AGAPES FRANCOPHONES 2017
Fernando Pessoa, Une voix au-delà des silences _____________________________________________________________ 125 angoissé. Il mourut à Lisbonne le 30 novembre 1935, le même jour et la même année que Pessoa. Dans l’immensité de ce maillage hétéronymique, nous pouvons noter l’importance de certaines « relations inexistantes » qui renvoient à une forme trinitaire . L’auteur évoque la présence d’un maître en littérature, un père symbolique, qui répondrait au nom d’Alberto Caeiro. À la lecture de sa biographie fictive, l’âme littéraire la plus proche de Pessoa serait celle d’Álvaro de Campos puisqu’ils meurent tous deux « le même jour et la même année ». Toutefois, il y aura entre la voix auctoriale et la voix hétéronymique de Campos un lien particulier qui dépasse la simple résonance de date de décès. Car Pessoa constitue l’esprit de cette trinité littéraire. De fait, le voyage poétique entreprit par le poète peut être représenté, pour reprendre la métaphore quelque peu triviale de Maria Teresa Rita Lopes, par des couches égales à celles d’un oignon où chacune renverrait à un hétéronyme. Les motifs qui se glissent dans la poésie de Campos, hétéronyme décrit comme « impulsif, névrotique et angoissé » (Antonio Tabucchi, 75), semblent aux premiers abords développer des sujets propres à l’œuvre camposienne. Pourtant, Campos serait précisément la couche la plus proche de Pessoa. Nous y trouvons des motifs tels que, le masque, le visage, le miroir et tout ce qui a attrait à la question du moi. Ces motifs sont constitutifs de la poétique de l’hétéronyme. Aussi, nous pouvons voir se dessiner une mise en scène précise d’une revendication ontologique de la part de l’hétéronyme sur la voix de Pessoa. Et la voix de l’auteur se fait ici silencieuse, car comme le souligne très justement Pierre Van Den Heuvel, la question pour l’écrivain n’est pas de dire, mais de taire , non pas de parler, mais de faire parler . Lisons les mots de Campos tiré de du poème intitulé « Bureau de Tabac » (Pessoa 2011, 170) : J’ai fait de moi ce que je n’ai pas su, Et ce que je pouvais faire de moi je ne l’ai pas fait. Le domino que j’ai mis n’était pas le bon. On m’a pris aussitôt pour qui je n’étais pas, je n’ai pas démenti, et je me Suis perdu. Quand j’ai voulu ôter le masque, Il collait à mon visage. Quand je l’ai ôté et que je me suis vu dans le miroir, J’étais déjà devenu vieux. J’étais saoul, je ne savais plus remettre le domino que je n’avais pas ôté. Les premiers vers soulignent l’opposition entre l’idée de la fabrication du moi et celle de la notion de savoir. En effet, le poème ne détient de savoir dans son absolu, car si nous nous en référons à l’étymon grec poein le poème renvoie par définition au façonnage d’une matière, celle d’une matière pensante . De sorte que l’ouvrage est en œuvre et à l’œuvre . Néanmoins, notons également l’incapacité de l’hétéronyme à effectuer ce poein dans le vers suivant « ce que je pouvais faire de moi je ne l’ai pas fait ». Il témoigne de la marque de l’intentionnalité de l’auteur qui domine sur la figure hétéronymique. Puis, de sorte à en affirmer la force, le poème présente un rejet de vers, ce « suis perdu » qui précède l’insert du champ lexical de la mascarade et de l’empreinte carnavalesque. Ainsi, Pessoa souligne le simulacre de l’écriture hétéronymique
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