AGAPES FRANCOPHONES 2017
Fiona HOSTI Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 126 dans ces jeux de miroitement par l’emploi des termes de « miroir » ou de « masque » et ne manque pas d’en relever son caractère illusoire. Par conséquent, le poein de l’hétéronyme est l’empreinte de sa défaite ontologique sur l’auteur, mais dans ce même temps l’affirmation de sa poétique tenue dans le fugitif et l’éphémère. Révélation d’un être nouveau et total Pour Pessoa tout hétéronyme est une rupture du moi et son théâtre est un « théâtre de l’être » qui se déploie tel un voyage en son centre. Le théâtre pessoen est un théâtre symboliste. Ainsi, il paraît crucial de s’attarder sur le théâtre de Pessoa, notamment le Faust , et de le mettre en regard avec la poésie camposienne. Ce théâtre de l’intime a la particularité de se passer des attributs extérieurs et d’exiger du lecteur qu’il soit le metteur en scène du texte. Aussi, chaque lecteur doit imaginer le monologue théâtral que chaque hétéronymes jouent et représentent pour mettre en situation les monologues de tous les hétéronymes. Car chaque hétéronyme constitue un drame à part entière et l’ensemble des hétéronymes renvoie à un autre drame. Le Faust de Pessoa, au même titre que celui de Mikhaïl Boulgakov, de Thomas Mann et de Paul Valéry, est un Faust qui, selon Julia Peslier « se tourmente de trouver une vérité à écrire ». Un Faust qui se construit sur « la plasticité de la diabolie comme langage [qui] est l’impulsion donnée à l’écriture, définie par le mouvement, l’équivoque et le polymorphisme » (Peslier, 2007, 89). Il s’agit d’une figure littéraire, nous dit-elle encore, qui a vieilli et pour une part perdu la mémoire de ses Mémoires littéraires. Au regard de cette citation, lisons les paroles de l’ange déchu Lucifer tirées du Faust (Pessoa 1990, 71) : Lorsque le mortel qui habite la terre Apprend que le ciel étoilé Est gorgé d’autres mondes, qu’il se tient Dans l’infinie pluralité de ce qui est créé, Un abîme s’ouvre dans sa conscience, Une réalité invisible glace Son sentiment d’exister : Un être nouveau et total se révèle. À travers la plasticité de la diabolie se révèle « un être nouveau et total » tenu dans l’ouverture d’un abîme. Un être qui s’entrevoit dans « l’infinie pluralité » de ce qui est créé. Car l’action de se faire étranger à soi, par l’altérité hétéronymique, déploie un déplacement intérieur. Et ce « pas de côté » que Pessoa effectue lui permet de voir et de sentir en « s’autrifiant ». Aussi, Pessoa a souvent comparé sa relation avec ses hétéronymes aux rapports qu’entretenait William Shakespeare avec ses différents personnages dramaturgiques. Dans les grandes tragédies shakespeariennes subsiste une perméabilité réelle entre les personnages, qui s’intervertissent leur rôle et leur fonction. À l’instar de Shakespeare, l’écriture pessoenne revêt les mêmes attraits carnavalesques. Tout comme le Roi Lear, perdu dans le silence du moment précédant la tempête, Álvaro de Campos, ancré dans sa folie furieuse, atteint une frontière lyrique par l’usage de cris et de hurlements. Dans l’excès lyrique marqué par la profusion des mots, Campos « revient à la personnalité comme à une station terminus » (Lopes 1985, 12). Dans un extrait tiré du poème intitulé « Ode maritime »,
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