AGAPES FRANCOPHONES 2017
Fernando Pessoa, Une voix au-delà des silences _____________________________________________________________ 127 Campos affirme sa rupture avec un lyrisme apollinien et s’inscrit dans le caractère dionysiaque à travers une surabondance de mots et d’onomatopées qui rappelle le cri des Bacchantes (Pessoa 2011, 57) : You-hou-hou-hou-hou-hou ! You-hou-hou-hou-hou-hou! You-hou-hou-hou- hou-hou-hou! Tout hurle! Tout ne fait que hurler! Vents, vents, vagues, bateaux, Mers, huniers, pirates, mon âme, le sang, et l’air, et l’air ! Hou-hou-hou-hou ! You-hou-hou-hou-hou ! You-hou-hou-hou-hou-hou ! Tout chant en hurlant! Ohé-ohé-ohé! Ohé-ohé-ohé! Ohé-ohé-ohé-ohé ! Ohé holà-holà hoLÀ-À-À- ahah-hélà-à-à – ahahah ! AHO-O-O O O O-O O O O O - - - - yyy !... SCHOONER AHO-O-O-O-O-O-O-O-O-O - - - - yyyy !... La voix au-delà des silences La question qui se pose à ce point de notre réflexion concerne les attributs que revêt la « voix » émise dans l’œuvre pessoenne. Car, entre la poésie camposienne et le théâtre pessoen, entre « le sujet de l’écoute » et « le sujet à l’écoute », pour reprendre une formulation de Jean-Luc Nancy, l’écriture se différencie. Afin de saisir plus amplement cette différenciation, nous pouvons prendre appui sur l’ouvrage de Pierre Van Den Heuvel intitulé Parole, mot, silence : Pour une poétique de l’énonciation , où sont énoncées deux grandes tendances à l’écriture : la première, une écriture dite objectiviste qui s’apparenterait à l’écriture auctoriale pessoenne et la seconde, une écriture subjectiviste qui se référerait à la voix – ou le cri dans le cas camposien – de l’hétéronyme. L’écriture objectiviste, que nous lions à la voix auctoriale, se définit par un silence volontaire qui se caractérise par l’effacement volontaire de la figure auctoriale face à la voix de l’hétéronyme. L’exubérance de la poésie camposienne tranche avec le silence de celui qui l’écrit dans la réalité effective. Le silence de la plume, ce silence volontaire auctorial , est présent par des manques graphiques et une illisibilité du manuscrit. L’éditeur Christian Bourgois et son traducteur Patrick Quillier définissent ces derniers comme « un certain nombre de fragments trop lacunaires ou trop riches en passages que la graphie ne permet pas de déchiffrer ». L’ensemble des poèmes sont également jalonnés de points de suspensions (Pessoa 2011, 240) : Maigre vérité ! Maigre vérité ! J’ai raison tant que je ne pense pas. Maigre vérité… Doucement… Quelqu’un peut apparaître à l’embrasure… Ah non, pas d’émotions !... Prudence ! Oui, si on me le donnait j’accepterais… Pas la peine que tu insistes, j’accepterais… Pourquoi ? Quelle question ! J’accepterais…
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