AGAPES FRANCOPHONES 2017

Fiona HOSTI Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 128 Néanmoins, lorsque Campos questionne son processus de création et d’écriture, il semble fragiliser la voix de l’auteur où la sienne est peut-être « la voix la plus authentique de Pessoa [celle où] la conscience de soi a fini par détruire, comme un chancre, tout le tissu du poème, les images et les rythmes aussi bien que les nobles sentiments ; elle devient humour jaune, antipoésie, dérision de toutes les idées et de toutes les valeurs » (Tabucchi 1994, 75). Et la temporalité dans l’œuvre hétéronymique prend racine dans un lieu sans espace concret : celui de la page. En conséquence, il s’agit d’un double miroitement dans lequel l’hétéronyme lié à l’imaginaire emploie des procédés autoréflexifs qui l’obligent à penser une existence déjà créée par Pessoa lui-même. Le motif temporel, les questionnements ontologiques et leurs affirmations jalonnent l’ensemble des poèmes de Campos. Mais ils révèlent la promesse d’un futur avorté, des questions constamment éludées et le mirage d’une vérité. En effet, dépourvu d’un espace ancré dans la réalité, Campos s’affirme ontologiquement dans un lieu de fiction. Pessoa intègre le passé de sa propre littérature dans l’intemporalité de l’œuvre de son hétéronyme ce qui permet à l’œuvre de se transcender dans l’existence même de celui qui la produit. Car l’hétéronyme est une construction de l’esprit littéraire et cette double construction crée une rupture dans le schéma classique de suspension d’incrédulité. Aussi, l'autoréflexivité sert à l'affirmation de l’œuvre fictive, elle est ce temps qui parle de l’œuvre dans l’œuvre. Renforcé par le processus d’autoréflexivité, l’hétéronyme qui clame son existence dans l’inexistence de son état se voit naître dans l’imaginaire de son lecteur. Ainsi, les deux figures peuvent se rencontrer et se refléter furtivement (Pessoa 2011, 228) : … Les deux figures rêvées, Parce que cela ne fut qu’un rayon de lune et une tristesse bien mienne, Et la supposition d’une autre chose, Et le résultat d’exister… En vérité, deux figures se seraient rencontrées Dans la clairière au bord du lac ? (… Mais si elles n’existentent pas ?...) … Dans la clairière au bord du lac ………………………………………………… Cet espacement textuel, que nous pourrions également qualifier de vide textuel , correspond à l’hésitation et à l’empressement de la parole et de la pensée auctoriale. Il s’agit d’un silence qui « parle » et qui prend place et force aux yeux du lecteur jusqu’à se lier au fameux cri explicité plus tôt. De plus, le silence volontaire révèle des fonctions telles que « la suggestion, le tabou et l’extase », nous dit Van Den Heuvel, des fonctions omniprésentes dans l’écriture hétéronymique. De sorte que Pessoa se plie à l’écriture objectiviste « dans la crainte de livrer l’intime » (Van Den Heuvel 1985, 182) lorsqu’il revêt sa fonction auctoriale. Le discours fortement structuré, dénué de références renvoie à la crainte de livrer l’intime – celui de la réelle figure auctoriale – affirme Van Den Heuvel, un travail de l’occultation paradoxal, qui en passe par une monstration par « l’indirect parabolique », c’est-à-dire un discours indirect qui emploie la parabole (Pessoa 1990, 154):

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=