AGAPES FRANCOPHONES 2017

Fernando Pessoa, Une voix au-delà des silences _____________________________________________________________ 129 Il y a entre le réel et moi un voile Qu’aucune idée ne peut éclaircir. Je ne m’imagine pas aimant, combattant Vivant comme les autres. Il y a en moi, au-dedans de moi, Une impossibilité d’exister Dont j’ai avorté en vivant. De la tentative de dire l’indicible L’écriture subjectiviste est liée à la voix hétéronymique, celle où jaillit l’excès de mots sous le masque de l’hétéronyme. Cette écriture subjectiviste se manifeste par un silence involontaire . Et ce silence involontaire correspond à la clameur sensationniste de Campos, une clameur traduite par un ensemble confus de mots et de cris qui veulent exprimer ses états d’âmes, ses sentiments et ses passions (Pessoa 2011, 102) : Rien ne me retient, à rien je ne m’attache, à rien je n’appartiens. Toutes les sensations me saisissent et aucune ne reste. Je suis plus varié qu’une foule prise au hasard, Je suis plus divers que l’univers spontané, Toutes les époques m’appartiennent pour un moment, Toutes les âmes pour un moment ont trouvé leur lieu en moi. Par conséquent, ce silence involontaire de l’hétéronyme s’avère paradoxalement prolixe. Néanmoins, il révèle l’impuissance de Campos dans sa tentative de dire l’indicible lorsqu’il veut faire dire son existence . Le discours subjectiviste est condamné à combattre le silence et il est tout à fait lié à cette condition de réalité ontologique non-effective propre à l’hétéronyme. A cet égard, Pierre Van Den Heuvel défend que cette amplification du discours mène à une réduction et à une condensation qui se rapproche précisément du discours du cri. Dans À l’écoute , Jean-Luc Nancy assure que le son emporte la forme, « il ne la dissout pas, il l’élargit plutôt, il lui donne une ampleur, une épaisseur et une vibration ou une modulation ». Ce silence involontaire tenu dans l’amplitude des mots et des cris ne désire plus réclamer et assurer, mais revient au contraire à masquer . L’écriture sert d’imposture pour finalement taire l’essentiel. Il y a un vide, qui n’est pas celui d’une forme mais celui d’un fond, qui se crée dans la surabondance de mots. Et un manque surgit. Cette répétition incessante du « moi » anaphorique en appelle une nouvelle fois au silence involontaire . Ainsi, nous pouvons lire (Pessoa, 115) : Et moi le complexe, moi le nombreux, Moi les saturnalia de toutes les possibilités, Moi la dislocation de la digue de toutes les personnalisations, Moi l’excessif, le successif, le Moi le prolixe jusques et y compris en continences et en pannes, Moi qui ai vécu au travers de mon sang et de mes nerfs Toutes les sensibilités correspondant à toutes les métaphysiques, Qui est débarqué à tous les ports de l’âme, Passé en avion au-dessus de toutes les terres de l’esprit, Moi l’explorateur de toutes les brousses du raisonnement.

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