AGAPES FRANCOPHONES 2017

Fiona HOSTI Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 130 Le discours de l’indicible, qui équivaut au silence involontaire défini par Van Den Heuvel, est intrinsèque à la nature hétéronymique où le silence présente une menace. Ce silence résulte directement de l’impossibilité d’éprouver une réalité sensible. Or, « comment supporter, comment sauver le visible, si ce n’est en faisant le langage de l’absence, de l’invisible ? » (Rilke 1980, 901), soutient Rainer Maria Rilke. Du chœur à l’œuvre Après avoir mis en lumière l’articulation entre écriture objectiviste, déterminée par le silence volontaire de l’auteur, et écriture subjectiviste, liée au silence involontaire revendicatif de l’hétéronyme, nous pouvons porter cette réflexion à un nouveau point. Dans ce système d’évocation et d’entrecroisement, Pessoa placerait sa voix, sa poétique, dans l’ au-delà du dire. Nous verrons en quoi ces deux écritures, objectiviste et subjectiviste, s’inscrivent au même moment, dans une concordance parfaite, et créent un jeu d’intentionalité avec le lecteur entre ce que Pessoa ne peut pas dire et ce qu’il ne veut pas dire. Nous tenterons de saisir ce poein , lieu de composition de la pensée et finalement appréhender la voix pessoenne, une voix chorale : celle d’un chœur en l’œuvre. Comme le rappelle justement Antonio Tabucchi, l’hétéronyme vit une existence disjointe du créateur, dans l’illusion de l’espace et du temps et dans la fausseté du devenir. L’hétéronyme possède une temporalité qui lui est propre et qui se dégage de celle de notre réalité effective. De fait, les hétéronymes pessoens sont synchroniques. Ils vivent, comme le souligne une nouvelle fois Antonio Tabucchi, « tous et exclusivement au moment où ils font de la poésie ». En d’autres termes, l’hétéronyme « se sent » à travers l’expérience de son lecteur. Aussi, nous lisons dans À l’écoute de Jean-Luc Nancy (Nancy 2002, 25) : Un sujet se sent : c’est sa propriété et sa définition. C’est-à-dire qu’il s’entend, se voit, se goûte, etc., et qu’il se pense ou se représente, s’approche et s’éloigne de soi, et toujours ainsi se sent sentir un « soi » qui s ’échappe ou qui se retranche autant qu’il retentit ailleurs comme en soi, dans un monde et dans autrui. Pessoa appuie cet aspect synchronique dans le Faust où l’auteur s’exprime sans emploi hétéronymique. Il s’y décline également une temporalité de l’instant et du moment d’écriture. « Pour moi, être c’est m’étonner d’être », affirme Faust. Donc, entre l’écriture de l’hétéronyme et l’écriture de l’auteur se pose une atemporalité de l’ordre de la simultanéité. Cette notion de construction de la voix poétique dans une temporalité de l’ordre de l’instant fait l’ouverture du poème « Bureau de tabac » de Campos : Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien. À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde. Ces quatre vers portent en eux la dialectique de l’écriture pessoenne. La première strate renvoie à l’affirmation d’une non-existence effective Campos par l’emploi de l’indicatif du verbe être, « je ne suis rien ». La deuxième strate emploie le futur de ce verbe être qui s’inscrit dans le déroulement même de l’écriture, « je ne serai jamais rien ». La troisième strate s’inscrit quant à elle

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