AGAPES FRANCOPHONES 2017
Nawel KRIM Université Alger 2, Algérie _____________________________________________________________ 134 d’expression constituant une valeur langagière ancrée dans la communauté kabyle. Pour reprendre la formulation d’Annette de la Motte : [le] silence est fait de langage, il est langage, il est le catalyseur de sens dont la signification réside dans l’absence. En tant que silence, il fait taire la parole afin de la parfaire. En tant que langage, il dit et il tait, il dit en taisant et il tait en disant, étant un langage qui dit pour taire et qui tait pour s’accomplir, enfin, dans le silence. (2004, 6) En effet, l’exposition que suppose la parole autobiographique va s’estomper, par l’effet du silence, valeur partagée, au profit d’une parole communautaire protégée et préservée et donc acceptée. Il s’agit pour les Kabyles d’autoriser « un dire sans dire ». Vis-à-vis du lectorat français, privilégié à l’époque, il s’agit de l’inviter à s’engouffrer dans les blancs comme un espace de « non dire pour dire ». Cette double tension consistant à transposer un langage communautaire, par le biais du silence, vers l’espace du roman, mode d’expression littéraire français, ne va pas de soi à plus d’un titre. D’abord, il est question de s’interroger sur les modalités de transposition du silence comme mode d’expression kabyle qui relève de l’ordre de l’oral vers un mode d’expression romanesque qui relève de l’écrit. Ensuite, il est question de s’interroger sur les modalités du silence qui rendent possible l’émergence d’une écriture autobiographique sur le mode communautaire en rupture avec ses prétentions de base comme parler de soi et donc parole intimiste. 1. Du journal intime au roman autobiographique : négociation des possibles scripturaux de soi ou comment sortir du silence Dès l’incipit, on peut lire : Dès sa première année dans l’enseignement, ses études terminées, il confie à son journal – car il en avait un – : « Lorsque je rentre en moi-même et que je considère ma situation en fonction de ma valeur, je conclus amèrement : je suis lésé, le manque de moyens est un obstacle perfide. Ma conclusion ne s’arrête pas là pourtant ! Puisque je me sens une intelligence si vive, avec les vieux livres et les vieux cahiers, rien ne dit que je n’irai pas loin. » (FP 7) Double modalité du silence : le refuge en soi pour se soustraire à une extériorité obligeante, légitime la tenue d’un journal intime, qui est une modalité du silence, parce que soustrait à la lecture. Le silence qui entoure le soi profond et l’écrit sécurise l’énonciateur et permet ainsi de libérer une parole paradoxalement protégée par le silence : « Tirons du tiroir de gauche le cahier d’écolier. Ouvrons-le, Fouroulou Menrad, nous t’écoutons. » (FP 9) S’il y a donc cette disposition qui sécurise le dire soi, il y a de ce fait à poser a contrario la menace qui pèse sur le dire soi dans un écrit qui risque d’être public (publié) et lu. De quoi et de qui l’énonciateur a-t-il peur ?
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