AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence ou signifiance dans la double tension entre le scriptural et l’espace communautaire : Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun _____________________________________________________________ 135 - De ce qu’il va divulguer ? En effet, il peut craindre les réactions des siens parce qu’il va les impliquer par des révélations, par des jugements. - De la manière dont il va divulguer ? Il peut craindre les réactions du lecteur français, parce qu’il va s’impliquer dans un écrit littéraire soumis à des instances de jugement littéraire (édition, lectorat), parce que du journal intime (non lu, préservé) il passe à l’écrit romanesque autobiographique (lu, non préservé de la critique sévère). Là, l’écrit romanesque autobiographique contient une ambivalence (fiction- réalité-vérité) qui renvoie à une dimension du silence, en ce sens que l’ambigüité résultant de l’ambivalence permet de créer un système de défense : - Vis-à-vis de la véracité des propos en se cachant derrière la part de fiction ; - Vis-à-vis de la prétention littéraire en se cachant derrière un genre mineur à l’époque. En somme, il parle de soi sans écrire une autobiographie, il écrit un roman sans écrire un roman. Cela va se confirmer à la page 109, en ouverture du chapitre 1 de la partie « Le fils aîné », succession au récit d’enfance où on peut lire ses craintes et un montage fort sophistiqué pour dissimuler ses intentions, en se jouant intelligemment des codes du genre : Tel le fragment de confession que chacun peut lire dans le gros cahier rayé de Menrad Fouroulou. À ses moments perdus, il lui arrive de relire ce qu’il a écrit. Il songe qu’avec un peu plus de patience, d’habileté, de savoir – il se l’avoue – il aurait fait quelque chose. Et cela est déjà une petite consolation. Il lui semble que la distance qui le sépare d’un écrivain n’est pas infranchissable. S’il ne se permet plus de jeter ses regards en avant, il peut néanmoins se retourner et voir le chemin parcouru. Il n’y a rien à dire : le père, le hasard, lui-même par sa ténacité – on peut dire par son intelligence – ont fait quelque chose de Fouroulou. C’est une affaire entendue, il ne peut pas la raconter, mais il n’a rien oublié de sa vie d’enfant, ni de sa vie d’étudiant. Des scènes précises dans leur moindre détail se présentent à ses yeux, pêle-mêle, chaque fois qu’il revient sur le passé. Il revoit toutes les étapes de sa rude montée. Il arrêta sa confession sans avoir dit que l’année où il perdit ses tantes, alors qu’ils souhaitaient tous un peu de bonheur, il eut un frère qu’on appela Dadar et dont la venue réveilla la rage impuissante de Halima. (FP 109) Sur le mode de la confession, le narrateur tout en disant des choses les fait se dérober en brouillant bien les pistes de la narration au regard inquisiteur du lecteur. S’il postule un lecteur (« que chacun peut lire »), il l’envisage dans la sphère de la virtualité, comme dans un monologue. Il l’envisage aussi et surtout dans la perspective d’un contradicteur quand il met un trait de sa personnalité qu’il s’attribue dans une mise en apposition : « – on peut dire par son intelligence –». Le pronom personnel « on » renvoie à une entité virtuelle, tenue à distance, par effet de modestie et par réclamation indirecte de reconnaissance de cette qualité : s’il plaît à d’autres de me trouver intelligent, comme je me trouve moi- même mais sans le dire. Le verbe d’opinion « sembler » renforce cette demande

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