AGAPES FRANCOPHONES 2017
Nawel KRIM Université Alger 2, Algérie _____________________________________________________________ 136 de reconnaissance (« il lui semble que la distance qui le sépare d’un écrivain n’est pas infranchissable »), sans devoir le dire à son tour. L’enjeu est clairement affiché comme celui de la possibilité de s’inscrire dans le champ de l’écriture, de la littérature (publication du cahier). Il feint de ne pas pouvoir raconter (« il ne peut la raconter ») alors qu’effectivement il se raconte tant et bien que tout soit vivace dans sa mémoire (« mais il n’a rien oublié »), renvoyant l’incapacité de se raconter à l’accueil qui pourrait être réservé à son écrit. Cette virtualité est renforcée par le lieu du déploiement de la narration (un cahier rayé), donc un manuscrit et non encore une publication. Et pour mieux brouiller les pistes d’un engagement autobiographique dans l’écrit, qui l’exposerait en tant qu’auteur, il multiplie les instances narratives dans une mise en abyme qui masque les identités, les cache, les efface : entre un « je », « tu », « il », « Menrad Fouroulou », le narrateur est l’instance d’énonciation première (« je »), qui envisage son alter-égo « tu » et qui se cache derrière un « il », l’envisageant comme un « je » narrateur-personnage, apparaissant sous le nom de Menrad Fouroulou, décrit directement comme auteur d’un récit où il prend en charge la narration, donc l’auteur lui-même. L’oubli et le silence son corolaire communicationnel préservent des risques d’exposition de l’auteur La mémoire infaillible de Fouroulou, qui restitue tout, expose en effet l’auteur. Et pour échapper au pacte autobiographique de « dire toute la vérité », l’oubli et son corolaire communicationnel, le silence, vont le préserver : « À quel moment et dans quelles circonstances naquit notre amitié. Je ne saurais le dire. Dans ma mémoire le petit Fouroulou de cinq ou six ans est toujours escorté d’Akli. » (FP 29) Le narrateur adulte qui rassemble ses souvenirs d’enfance est confronté au silence de la mémoire qui empêche les souvenirs d’affleurer à la conscience ; une mémoire sélective qui révèle et cache des réminiscences, des souvenirs. C’est une façon de se confronter aux conditions d’une possible écriture autobiographique où, par une sorte de pacte d’épanchement et de vérité, est affaire paradoxalement de silence, correspondant aux limites de la parole ; ici la mémoire défaillante laisse entrevoir un possible dire retenu sous la chape de l’oubli, réduisant la plume au silence. Pourquoi évoquer cet oubli ? L’oubli et le silence garantissent l’intégrité du récit autobiographique, comme prétextes objectifs d’une mise sous silence de bien des aspects de sa vie ou de ses proches mais aussi comme prétexte objectif à l’acceptation de son récit par la critique littéraire. Le silence adossé à l’oubli préserve à l’intérieur du texte. Est-ce une façon de dire que le récit autobiographique peut éviter certains détails qui relèveraient de motivations psychologiques, attendues dans le cadre du genre surtout lorsqu’il s’agit d’aborder l’enfance ? Il signale son refus de tomber dans ces glissements. Il le refuse, comme peut en témoigner cet autre extrait : « Je ne peux pas dire comment cela arriva : je sentis soudain une chaleur bien douce aux sourcils suivie immédiatement d’une douleur aigue. » (FP 35) Comment raconter l’épisode qui par la faute du narrateur a pu conduire à une guerre de clans, à des pertes humaines et même à la faillite de tout un village ? Le narrateur dans le récit va mentir en avouant, à tort, que Boussad, un homme d’un clan rival, a voulu le tuer alors qu’il l’a blessé involontairement. Ce
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