AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence ou signifiance dans la double tension entre le scriptural et l’espace communautaire : Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun _____________________________________________________________ 137 mensonge devait avoir une justification sérieuse que le narrateur se refuse de donner par un commentaire « je ne peux pas dire comment cela arriva », comme aveu d’ignorance. N’est-ce pas une façon encore une fois de mettre sous silence les motivations profondes qui poussent les hommes, animés par une rivalité sourde, au meurtre ? Cette stratégie discursive qui consiste selon Van Den Heuvel (1985) à refuser de dire, est peut être une façon de signaler que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Les rivalités au sein du village peuvent être racontées et peuvent alimenter les ressorts du récit, le dynamiser, mais les motivations qui engagent les destins des villageois, ainsi mis à nus à leur insu dans un récit, une lecture, par les étrangers au village, comportent tels risques qu’il vaut mieux les taire. 2. La doxa, socialisation dans/au (le) silence : un discours transgressif et transversal Le silence va se révéler comme une pratique communicationnelle, culturellement bien ancrée dans le tissu social de la Kabylie. [le] silence fait partie du langage […] nous nous taisons, c’est une manière de nous exprimer. Il a un sens comme n’importe quel geste, n’importe quel jeu de physionomie ; et, en outre, il doit ce sens à la proximité du langage dont il manifeste l’absence. (Blanchot 1949, 67) Ainsi, le verra-t-on comme une pratique finalement bien humaine à laquelle tout un chacun peut s’identifier. Nous, Kabyles, nous comprenons qu’on loue notre pays. Nous aimons même qu’on nous cache sa vulgarité sous des qualificatifs flatteurs. Cependant, nous imaginons très bien l’impression insignifiante que laisse sur le visiteur le plus complaisant et le moins poète, la vue de nos pauvres villages. (FP 10) Le silence fait partie, comme vient de le dire le narrateur, des codes de communication de sa communauté « les Kabyles ». Cette explicitation narrative de la naïveté apparente, mais fausse, du kabyle, est un clin d’œil adressé justement à eux. C’est une sorte de pacte que le narrateur établit avec sa communauté qui engage le narrateur, « Nous, Kabyles », à être ce Kabyle qui épouse les modalités de communication des siens : faire semblant de succomber aux flatteries sans les relever et pouvoir anticiper sur la pensée vraie de l’autre (ici le Français) quant à la situation peu flatteuse en Kabylie. C’est une façon d’intégrer les siens dans une complicité qui l’autorise à parler d’eux, protégés par le silence qu’ils maitrisent si bien. Cette complicité s’illustre davantage dans le passage suivant : Quelques habitations prétentieuses ont été construites récemment grâce à l’argent rapporté de France. Ces maisons dressent leurs façades impudiques et leurs tuiles trop rouges parmi la vétusté générale. Mais on sent que ce luxe est déplacé dans un cadre pareil. D’ailleurs nous n’en sommes pas trop fiers. Vues de loin, elles forment comme des taches blanches qui jurent avec le reste couleur de terre. Nous savons qu’à l’intérieur elles ressemblent à toutes les autres. Elles méritent le dédaigneux dicton qu’on leur applique : « Écurie de Ménaël, extérieur rutilant, intérieur plein de crottins et de bêtes de
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