AGAPES FRANCOPHONES 2017
Nawel KRIM Université Alger 2, Algérie _____________________________________________________________ 138 somme. » La vanité est l’un des travers que nous raillons le plus, peut-être parce que nous sommes tous proches parents ou alliés. (FP 12) Le système des pronoms (« ils », « on », « nous ») établit la complicité de la communauté générale par opposition à certains de ses membres tenus à distance (« ils »-« les autres ») qui s’en détachent par un luxe, par une certaine vanité qui tranche avec l’homogénéité de l’ensemble discret, donc silencieux, fondant dans le paysage par une couleur terne (gris), par la modestie invisible de leurs maisons (vétusté). La doxa va fixer dans la parole ce pacte scellé, à travers un dicton : encore une fois on y voit une loi tacite qui condamne socialement, avec des mots très économes, laissant l’expression se faire dans le silence d’un regard réprobateur ( Vues ), d’un « sentir », d’un « savoir », établi, commun comme peuvent être partagées les valeurs dans une fratrie, dans une alliance. Cette économie de parole proférée va constituer même une exception par rapport au silence complice généralisé, estimé seul à garantir la cohésion sociale : Le quartier d’en bas, par exemple, est issu de Mezouz qui avait cinq enfants mâles qui donnèrent leur nom à chacune des cinq familles de la Karouba. C’est pourquoi la Karouba comprend les Ait Rabah, les Ait Slimane, les Ait Moussa, les Ait Larbi, les Ait Kaci. Quant aux « Bachériens », leur ancêtre n’est qu’un réfugié venu du Djurdjura. Ils ne sont pas fiers de leur origine, les Bachériens. Dans leur for intérieur, ils se sentent un peu diminués. Mais à présent, à force de vouloir oublier, personne n’y pense plus et ils se croient eux aussi d’authentiques descendants de Mezouz. Pourtant, dans certaines circonstances graves, il arrive qu’on leur rafraichisse inexorablement la mémoire. Cela ne se produit que lorsqu’un intérêt positif est en jeu. (FP 13- 14) — Recule, fils de ramdhan, le banc est large. — Non, je veux apprendre. — Va jouer avec ceux de ton âge ; tu attires toutes les mouches sur ta figure et tes yeux. — J’ai ma place à la Djemaa comme tous les autres. — Bon ! mais prends garde que je ne te touche. Tous les marmots du village apprennent de bonheur qu’ils ont leur place à la Djema. Le moindre rejeton mâle y a autant de droit que n’importe qui. Cela, nous n’hésitons jamais à le rappeler aux grandes personnes avec autant d’impertinence que d’à-propos. Boussad me subit, se tait et continue son travail. (FP 34) La parole est effectivement économe, laissant les enjeux majeurs de la gestion des rapports sociaux à la complicité d’un silence régulateur et protecteur : les Bachériens (intrus au village) sont protégés par le silence des légitimes, contraints pour qu’ils ne puissent pas les blesser ni les humilier ; en même temps les Bachériens sont tenus par ce silence qui les protège dans la gestion communautaire. En effet, la parole n’intervient que rarement, notamment lors de conflits d’intérêt, pour venir justement rappeler le pacte du silence et pour mieux les replonger dans ses abîmes. Le silence n’est pas ici contrairement à ce que l’on pense signe d’oubli mais plutôt de mémoire vivace : gardien des secrets, de ce qui ne peut être divulgué mais qui parle sans cesse dans l’intime.
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