AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence ou signifiance dans la double tension entre le scriptural et l’espace communautaire : Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun _____________________________________________________________ 139 C’est aussi un discours dirigé contre l’administration française qui vient se superposer à la gestion communautaire kabyle : lui rappeler implicitement (sans le dire explicitement) donc dans le silence, que les villages ont une structure ancestrale qui permet de maintenir l’ordre et ce depuis des millénaires, avertissement ou invitation au respect des codes tacites, silencieux, sans lesquels une reconsidération structurelle pourrait conduire au désordre, voire à la révolte. Récit d’enfance : socialisation au silence Le silence s’acquiert dès l’enfance et constitue un mode de socialisation pour les enfants : Par un effet de hasard, les jours où je la dédaignais [sa cousine Chabha], je trouvais quelqu’un qui me menaçait, me provoquait ou me défendait l’accès de la Djema, de sorte que je revenais à la maison plus vite que je me le proposais. J’acceptais alors humblement de jouer avec Chabha et les autres fillettes, je me gardais de dire le motif de mon brusque retour. Je tachais d’oublier ma lâcheté ou de ne plus penser aux coups que je venais de recevoir. (FP 30) L’enfant est socialisé dans le silence en raison de l’aversion des adultes à la lâcheté, ne fusse celle d’un enfant. Pour échapper à la réprobation, pour ne pas décevoir, il apprend l’art subtile du silence : se garder de dire, tacher d’oublier, ne plus penser, dissimuler. Autant de prédicats ordonnant la posture du futur homme de la maison, fierté des parents dans la Djema (assemblée du village), qui ne doit laisser place, dans l’espace de la parole qu’aux faits de bravoure. Telle la loi, implicite, qui régit la vie au sein de l’étroit univers du village, tiraillée silencieusement par la rivalité virile des males, seule richesse et force dont peuvent se targuer les familles. Ainsi, peut-on lire : « Je dissimule, avec soin, retraite et défaite. Je ne parle que de mes victoires. Il est certain que ma mère, mise à part, ni mon père, ni mon oncle, ni aucun de ma famille n’auraient consenti à me porter secours. » (FP 31) Le dire mensonger, ce qui revient à taire la vérité (silence), est en effet un facteur de désordre social : Je ne peux pas dire comment cela arriva : je sentis soudain une chaleur bien douce aux sourcils suivie immédiatement d’une douleur aigue. […] Je me dirigeai chez nous ensanglanté, conscient d’avoir échappé à un assassinat, puisque les témoins, eux-mêmes, ne voulaient pas croire le malheureux Boussad qui jurait par tous les saints qu’il ne m’avait pas blessé exprès et qu’il m’aimait comme l’un de ses enfants […]. La première personne que je rencontre sur le seuil de notre porte est celle que la providence aurait mieux fait d’éloigner à ce moment là. C’est mon oncle attiré par mes cris […]. Mon oncle est hagard : — Dis vite ! qui ? pourquoi ? — C’est Boussad N’ameur. — Exprès ? — Oui, il a voulu me tuer. […] Mon oncle court, vole à la Djema, armé d’un gourdin. Une bouffée de haine lui monte du cœur à la tête. Il va venger son honneur, il va imposer aux gens le respect de sa famille. (FP 34-36)

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