AGAPES FRANCOPHONES 2017

Nawel KRIM Université Alger 2, Algérie _____________________________________________________________ 140 Le silence tout court (ni dire la vérité, ni mentir) est préférable parce que facteur de stabilité. Le bruit du silence ou la parole assourdie Le silence peut être bruyant, dans la mesure où la parole vindicative et la voix trop haute, notamment si elle est celle de la femme, dérange en société et se confond avec le silence, parce qu’on veut, à défaut de l’étouffer, la rendre inaudible. En effet, ce passage de khalti (tante) l’illustre très bien : Ne l’écoutez pas, cousin. C’est notre folle. C’est votre folle. Il faut la supporter. Reprochez-moi quoi que ce soit et à Fatma aussi. Laissez-là déraisonner, elle s’en repentira dans une minute. […] En définitive cette façon de se conduire lui fit beaucoup de tort. Nous avons un terme aimable pour désigner ces sortes de gens. Quelque chose entre fou et candide, sans rien de péjoratif. Ont droit à ce titre tous ceux qui ne savent pas dissimuler et qui sont trop sensibles, qui sont sévères pour eux-mêmes et craignent de chagriner autrui, qui oublient leur intérêt et se nuisent par peur de nuire. La plupart du temps, lorsque les personnes bien sensées les jugent, elles disent : « ce sont des enfants ! » Khalti est une enfant. Elle restera telle jusqu’à sa mort. (FP 46-47) « Ne l’écoutez-pas », cette injonction à rendre inaudible cette tante trop excessive dans la parole avec les voisins (cris, injures), trouve justification dans une sorte de loi sociale, tacite, voulant maitriser cette parole agitée, en la sombrant dans la nuit de la folie, de la déraison, de la candeur, de la sensibilité, de l’enfantillage. Ce qui est mis en cause c’est en quelque sorte le caractère sérieux de cette parole agitée, bruyante, scandaleuse. N’étant pas sérieuse ou sensée, elle sort du champ de la normalité sociale et s’installe dans la marginalité qui la destitue de son statut de parole (parce qu’il n’y a de parole que la parole posée et sensée) et la verser dans un bruitage sans conséquence, donc dans un silence comme bruit sans sens. La société ainsi préserve ses marginaux, étant donné la structure sociale du village qui repose essentiellement sur le concept famille et donc celle-ci ne peut se départir ni rejeter un de ses membres qui heurtent les autres. Elle statue sur leur parole, non acceptée socialement, comme parole vaine, involontaire, due à l’authenticité de leur caractère, non policé, (ne savent dissimuler) qui ne fait tort qu’à ceux qui les profèrent. Le narrateur, tout en reprenant la stigmatisation de la parole scandaleuse, à laquelle le silence est préférable socialement, reprend à son compte, le caractère scandaleux du silence ou de la parole dite sensée comme non authentique, non empathique. La parole inaudible, donc silencieuse, est désignée comme lieu de soumission. Pour ne pas conclure, quelques remarques générales Nous relevons la mise en abyme des genres, où l’écrit autobiographique est pris dans une tension entre une expression foncièrement silencieuse (le journal intime) inaccessible à la lecture et donc au champ de la communication et une expression romanesque fictionnelle ; tension qui l’inscrit dans l’expression littéraire. Le silence ou le caractère silencieux de cet engagement dans l’écrit littéraire participe d’un langage sécurisant et anticipant sur une

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