AGAPES FRANCOPHONES 2017
Ramona MALITA Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 144 louches de sa bien-aimée, bien qu’il en ait des soupçons là-dessus. Silentium est 2 . Mais aimer c’est le contraire de soupçonner. La narration continue et décrit ce temps-là et le lecteur est surpris par des ouvertures / niches temporelles contenant des considérations de nos jours (à savoir 40 ans plus tard).Un conte qui a l’air d’une histoire classique d’amour : un garçon aimait une fille ; ils étaient jeunes, voire trop jeunes. Ils se sont séparés, ils ne se sont jamais vus. Notre étude détaille, dans sa première partie, la construction du chronotope et ses particularités (romantisme renversé / à rebours/ « upside down ») dans le roman « post-post-moderne », sinon fragmentaire ; la halte explicative portant sur le chronotope sert à surprendre le fonctionnement du leitmotiv du roman : le silence, secondé par le motif de l’oubli. Patrick Modiano 3 , écrivain du « club des nobélisés », aime s’attarder sur et bouleverser le roman de type policier qu’il construit expressément à l’envers. L’Herbe des nuits 4 illustre cette narration embrouillant les poursuites judiciaires afin de favoriser les souvenirs d’un amour impossible (sans issu ou sans permission social(e), comme dans un roman médiéval). L’Herbe des nuits est un pseudo-roman polar, car tous les ingrédients sont, apparemment, là, au complet: des enquêtes, des interrogatoires, des dossiers, un suspect qui a commis un crime, des personnes connues sous des noms différents, l’implication des services secrets du Maroc, des espions pour des raisons de sécurité nationale, des identités contrefaites, des entrées par effraction dans des maisons et appartements, etc.Pourquoi appliquer cette « étiquette » - pseudo-policier- cependant? L’écrivain ne se propose pas de poursuivre le suspect, ni de démontrer pas à pas son crime ; lui ne voit pas ce qui est bien évident à tout le monde; il n’y a pas un fil logique ou chronologique menant à la narration en haleine, selon la « bonne recette » du roman policier. C’est une narration à rebours. À la fin du roman le narrateur déclare, comme dans une campagne de presse, que : J’ignore s’ils [les policiers] ont bâclé leur enquête ou si les renseignements qu’ils gardent dans leurs archives sur des milliers et des milliers de personnes sont aussi incomplets, mais je t’avoue qu’ils m’ont déçu. Je croyais, jusque-là, qu’ils sondaient les reins et les cœurs, que leurs fichiers contenaient les moindres détails de nos vies, tous nos pauvres secrets, et que nous étions à la merci de leurs silences. (HN 159) 2 Silentium est, expression latine concernant quelque chose sur laquelle on garde exprès le silence, à savoir on ne dit rien sur cette chose-là. 3 Romans et récits d’un écrivain prolifique : La Place de l’Étoile (1968), La Ronde de nuit (1969), Les Boulevards de ceinture (1972), Villa Triste (1975), Livret de famille (1977), Rue des Boutiques obscures (1978), Une jeunesse (1980), Memory Lane (1981), De si braves garçons (1982), Quartier perdu (1985), Dimanches d’août (1986), Catherine Certitude (1988), Remise de peine (1988), Vestiaire de l’enfance (1989), Voyage de noces (1990), Fleurs de ruine (1991), Un cirque passe (1992), Chien de printemps (1993), Du plus loin de l’oubli (1996), Dora Bruder (1997), Des inconnues (1999), La Petite Bijou (2001), Accident nocturne (2003), Un pedigree (2004), Dans le café de la jeunesse perdue (2007), L’Horizon (2010), L’Herbe des nuits (2012), Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014). 4 Patrick Modiano, L’Herbe des nuits , Paris, Gallimard, coll. « Follio », 2012. Désormais désigné à l’aide du sigle HN suivi du numéro de la page.
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