AGAPES FRANCOPHONES 2017

Patrick Modiano, L’herbe des nuits . L’histoire d’un silence et d’un oubli _____________________________________________________________ 149 à son compagnon admiratif qu’il parle bas et ne pas faire de bruit, afin qu’il ne soit pas détecté par les autres ; notre question : lui ou elle ? Il s’agit de l’épisode où les deux entrent par effraction dans l’immeuble situé rue de la Convention. On voit bien qu’elle est en train de cacher quelque chose, sa vie peut-être. On peut se taire par des gestes aussi : « à pas de loup » apparaît plusieurs fois dans le roman, chaque fois quand les deux amoureux entrent clandestinement dans une maison ou dans un appartement, mais non pas pour voler ordinairement, mais pour chercher certains documents concernant le crime commis. Quand Dannie ne parle pas à voix basse, elle prononce des phrases inachevées, donc mi-dites, volontairement coupées au milieu de l’information, car cette femme mystérieuse ne voulait pas fournir de renseignements concernant son pays, ni son origine : « Un jour, elle m’a dit : "Quand j’ai débarqué à Paris à la gare de Lyon…" et cette phrase avait dû me frapper… » (HN 58) Parfois elle fait la timide, mais ce n’est qu’une forme (une autre de plus) de mettre sa vie entre parenthèses. Parfois timide lui aussi, Jean ose peut, il est moins pugnace qu’on ne le croit, bien qu’une telle attitude ait été bien justifiée, vu que son nom a été impliqué, par hasard, dans une telle affaire. Mais chez lui, la timidité est une forme de silence : le narrateur se voit timide, mais il essaie d’en cacher les manifestations, parce qu’il croit que c’est totalement indigne d’un homme de son âge, tant il a changé dès son enfance. La réticence est une nuance du silence : « À mon tour, je gardais le silence. Et je sentais à l’autre bout du fil le trouble de mon interlocuteur, et même son inquiétude à cause de mon silence. J’ai raccroché. » (HN 108) Se cacher afin d’éviter les poursuites judiciaires c’est encore une forme de silence dans le roman : Dannie change souvent de quartier, d’appartement et de rue, préférant les lieux « calmes et anonymes où personne ne pouvait plus te retrouver » (HN 23) À la question de Jean (qu’il ignorait à ce moment-là qu’elle était mêlée dans une louche affaire soldée avec un crime) : « Pourquoi tu dois te cacher ? elle répond net et par une autre question qui détourne le sens de la conversation : Non. Pas du tout. Et toi, tu aimes ce quartier ? » (HN 23) La forme du silence la plus employée dans le roman est sans doute l’hésitation entre dire tout, ne rien dire ou dire à demi-mot. La ville de Paris de leurs promenades est, dans la plupart des cas, une ville silencieuse, soit tard dans la nuit, soit tôt à l’aube, quand les rues, les impasses, les gares, les arrêts de métro, etc. sont taciturnes, illuminés et mystérieux : « Tout était silencieux autour de nous. À travers les grilles nous parvenait le bruissement des arbres. » (HN 31) Leur relation est trop marquée par le « plaisir » (?) de garder le silence. On ne dit pas tout, on ne raconte rien presque du passé, le présent est expliqué à demi-mot et sur le futur on se tait complètement : « Plus tard, dans la nuit, j’ai senti qu’elle voulait me confier quelque chose, mais qu’elle hésitait. » (HN 33) Finalement un reproche : « Tu te poses trop de questions ! » Et une explication à cette hésitation : « […] on évite d’écrire les détails trop intimes de notre vie, de crainte qu’une fois fixés sur le papier ils ne nous appartiennent plus. » (HN 33) Prendre un autre nom, changer d’identité signifie garder silence sur son vrai nom. Jean, interrogé par l’officier de police Langlais, apprend pour la première fois que Dannie est un des noms faux de sa bien-aimée, que Mireille Sampierry en serait le bon. Sur place, il n’en est ni consterné, ni bouleversé, même pas agacé par le mensonge de sa Dannie, découvert par hasard, mais il ressent un immense vide intérieur lorsque, après l’intervalle de dizaine d’années,

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