AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ramona MALITA Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 150 il se rend compte que la femme, dont l’existence est gardée uniquement dans le carnet noir, n’a plus de nom (réel, mais supposé) et que l’oubli a gagné le match du temps. Parfois Dannie rompt le silence, elle décide de se prononcer sur les choses qui lui arrivent, mais sui generis ; le fragment suivant montre la modalité de Dannie de parler : « […] les propos étaient toujours mesurés et qui gardaient souvent le silence. Encore une fois, je n’ai pas eu la curiosité de lui demander ce qui la liait à ces tocquards […]. » (HN 45) Parfois Jean justifie le silence par une phrase comme ça : « […] les noms que l’on croit avoir oublié, ou que l’on ne prononce pas de peur d’être ému, surgissent dans notre mémoire, et ce n’est pas si douloureux que cela […]. » (HN 45-46) La relation de Jean 9 et de Dannie a pour base le silence qui peut tout régler, car tout malaise est empêché de se glisser entre eux : « Au moins, il y avait de l’espace et je respirais. Et très peu de circulation. Le silence. On entendait le bruit de nos pas. » (HN 112) L’engrenage de la relation feinte est représenté par les demi-mots. Si on essaie une définition de ce concept, on trouve dans Larousse , par exemple, que le « demi-mot »recouvre la plage sémantique de « sans qu’il soit nécessaire de tout dire ». Dannie reproche souvent à Jean qu’il se pose beaucoup trop de questions, mais, en revanche, lui ne reçoit aucune réponse d’elle. Et, d’ailleurs, à celles que je lui ai posées- elles n’étaient jamais nombreuses et formulées sans beaucoup d’insistance -, elle ne m’a jamais répondu. Sauf un soir, à demi-mot. Je n’ai appris que vingt ans après, […] dans quelle "sale histoire elle s’était embarquée", selon l’expression d’Aghamouri. Il m’avait même précisé : "Quelque chose de grave." Oui, en effet, c’était grave. Il y avait eu quand même mort d’homme. (HN 115) Le silence est associé parfois à l’obscurité, comme dans la Bible où la Lumière a été faite par la Parole divine et le manque de celle-ci réenclenche l’Obscurité. C’est la retraite de Dieu et de sa Parole de ce monde, qui plonge l’humanité en pénombre. Les protagonistes sont dans la maison et ils se taisent de crainte qu’ils soient découverts : « À la lueur de la bougie, nous parlions à voix basse pour qu’on ne nous entende pas du dehors. » (HN 48) À part les personnages principaux, les personnages secondaires parlent aussi à voix basse : Duwelz, Paul Chastagnier et Gérard Marciano cachent un crime, donc ils doivent se taire là-dessus : « Un jour, Duwelz et Gérard Marciano m’avaient confié à voix basse que l’Unic Hôtel était à la fois surveillé et protégé par un inspecteur de la brigade mondaine. Lui aussi écrivait certainement des rapports. » (HN 55) Jean et le Marocain Aghamouri ont une relation dont on sait 9 L’écrivain choisit un nom quasi commun pour son personnage-narrateur, tandis que pour la fille il opte pour Dannie, un des dérivés du prénom masculin Dan ou Daniel dont l’origine est hébraïco-biblique. Le mot « dayân » veut dire « juge » et « -el » (de Elohim) est un des noms de Dieu dans la tradition juive. Daniel signifierait donc « jugé par Dieu ». Le prénom Daniel s’est fait connaître grâce au quatrième prophète qui, jeté deux fois dans la fosse aux lions, a été épargné par les félins. Daniel lui aussi se tait à l’extérieur et commence à parler à l’intérieur avec Dieu, le seul qui puisse le sauver. De même Cicero dans De Divinitate parle des signes défavorables pour les auspices et détaille comment le « silentium » dans le langage augural a le rôle d’assurer la rencontre avec les dieux dans l’âme.

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