AGAPES FRANCOPHONES 2017

Patrick Modiano, L’herbe des nuits . L’histoire d’un silence et d’un oubli _____________________________________________________________ 151 peu ou presque rien, car l’écrivain ne se montre pas désireux d’en fournir des renseignements, mais il relate maintes rencontres des deux ; Jean voit souvent que le Marocain arrête les confidences au bout des lèvres et qu’il ne répond jamais aux questions d’identification, comme si les rares détails le concernant devraient lui suffire. Parfois les questions ou les phrases de réponse ne sont pas prononcées de crainte de ne pas blesser l’interlocuteur. Le dialogue se limite ainsi à une promenade silencieuse où les deux se taisent et profitent du temps passé ensemble sans prononcer mot : « Et j’avais senti qu’il ne m’en dirait pas plus. D’ailleurs, il ne répondait jamais aux questions. Les confidences qu’il m’a faites – mais peut-on vraiment parlé de confidence ? -, c’était sur le chemin de la place Monge à Montparnasse, entre de longs silences, comme si la marche l’encourageait à parler. » (HN 21) En échange il ne peut pas empêcher les pensées de « parler », il en veut avoir des preuves, c’est pour cela qu’il note toujours ses suspicions et ses questions sans réponses ou des détails (dont il ignore les causes) dans un carnet ; ce serait son arme contre l’oubli, car verba volant, scripta manent (les mots s’envolent, les écrits restent) : « Depuis quand j’écris ces pages, je me dis qu’il y a un moyen de lutter contre l’oubli. » (HN 26) Grâce à ce carnet noir, Jean arrive à faire revivre cet épisode endormi dans sa mémoire : c’est une récupération indirecte du temps passé, donc de cette vie parallèle qui se transforme en nous, volens-nolens , en souvenirs : Il me semble aujourd’hui que je vivais une autre vie à l’intérieur de ma vie quotidienne. Ou, plus exactement, que cette autre vie était reliée à celle terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas en réalité. Ainsi les lieux qui vous sont familiers et que vous revisitez en rêve bien des années plus tard prennent-ils un aspect étrange… (HN 23) 3.2. Silentium praeteritum versus Silentium hodiernum (le silence d’hier/du passé vs. le silence d’aujourd’hui) Jean se voit situé sur le rivage d’un autre temps qui ne lui appartient plus, il se regarde un instant dans le miroir du temps et il n’arrive plus à s’y reconnaître, mais il ressent douloureusement la perte de l’être aimé qu’il croyait oublier. Pourquoi l’oubli ne s’est-il pas interposé entre les deux ? Le temps ne veut plus supprimer les souvenirs. Le long des années écoulées depuis là, Jean croyait, comme tout « roturier » de ce monde, que le temps est le meilleur conseiller de l’homme (comme le dit fort bien la sagesse latine : Consultor homini tempus utilissimus ), et que le temps calme les plus gros chagrins, selon Quintilien : Etiam veros dolores mitigat tempus . Mais non, dans le cas du protagoniste de ce roman, bien que Nihil est annis velocius (Il n’y a rien de plus rapide que le passage des années), la quête continue, car Jean voulait faire continuer le jeu de l’amour (et du hasard ? afin de paraphraser le titre de la comédie en trois actes de Marivaux) : « Tu dois te cacher dans ces quartiers-là. Sous quel nom ? Je finirai bien par trouver la rue. Mais, chaque jour, le temps presse, et, chaque jour, je me dis que ce sera pour une autre fois. » (HN 169) Convaincu que Praeteritum tempus numquam vertitur (le temps passé ne revient jamais), Jean essaie de le récupérer en manière simili-romantique, par le biais des souvenirs « ranimés » avec lesquels il joue. Il se place à l’intérieur d’un

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