AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ramona MALITA Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 152 dimanche « atemporel » qui correspond, en une certaine mesure, aux promenades « dominicales » de l’époque de sa relation avec Dannie, quarante ans avant ; on pourrait se demander avec justification : « pourquoi toujours dimanche? » Car c’est le temps du repos, du questionnement et du silence intérieurs par rapport au quotidien tumultueux où la vie roule en haleine. Dans le sous-chapitre destiné au descriptif du chronotope nous avons identifié les trois types de temps qui nous servent maintenant à mieux dissocier les oscillations permanentes du personnage entre: « alors » ou« à cette époque- là » et « maintenant », « encore vivante » ou « plus tard », des occurrences temporelles de type adverbial qui condensent des expériences vécues. Les indices succinctement énumérés ici ne font pas l’objet d’un relevé exhaustif, mais leur présence est décisive pour la compréhension de cette déambulation spatio- temporelle, car la perception visuelle et émotionnelle (Paris d’autrefois/Paris d’aujourd’hui) peut être localisée temporellement, par le nombre non- négligeable d’épisodes qui évoquent cette dissemblance obstinément marquée. Dans une étude consacrée au sémantisme des substantifs « nuit » et « jour », publiée dans la « Revue de Sémantique et Pragmatique » 10 , Anne Le Draoulec et Denis Vigier distinguent entre l’interprétation temporelle et l’interprétation spatio-situationnelle de l’emploi des mêmes marqueurs temporels (tels les adverbes cités en haut). « Les expansions du nom nuit p[eut] infléchir le sens du SP vers une valeur temporelle ou spatio-situationnelle [selon] le jeu des indices cotextuels ». Nombreux sont dans le roman les emplois temporels, à valeur situationnelle, qui opposent les deux expériences de vie du narrateur : passée / présente. L’insistance de l’écrivain sur le dimanche « atemporel », que nous avons détaillé dans la construction du chronotope, peut porter sur le caractère antécédent et subséquent de ce segment de la vie de Jean, à savoir la relation inaccomplie avec Dannie, décrivant silentium praeteritum (le silence passé). Le temps de référence est le présent - correspondant, dans ce roman, au silentium hodiernum -, tandis que l’époque passée décrit, comme nous venons de dire, le silentium praeteritum . On observe qu’il y a des indices cotextuels qui favorisent une interprétation spatio-situationelle, plutôt que temporelle uniquement. Pour cette première interprétation de l’opposition Paris d’autrefois/Paris d’aujourd’hui on trouve des indices dévoilant que Jean ne compare pas les époques révolues de sa vie, ni les années ou les étapes de sa maturité psychologique, mais les sentiments et les circonstances de l’amour passé, cru oublié. À notre avis, son entreprise récupératrice est un jeu silencieux, inventé sur place, déroulé uniquement dans la tête de Jean, celui d’aujourd’hui, pour s’échapper à la tyrannie du présent 11 : Ut erit hora brevis, sic ludus et iocus (plus 10 Le Draoulec, Anne ; Vigier, Denis, « Dans suivi d’un nom de partie de la journée : au croisement de l’espace et du temps », in : Revue de Sémantique et Pragmatique , nos.25- 26, 2009, p.81-95. 11 Dans ce contexte ‒ des jeux du souvenir ‒ le narrateur a l’air d’opter pour les promenades « doubles » du point de vue psychologique : la promenade d’« alors » en compagnie de Dannie (promenade refaite dans la mémoire) et la promenade d’aujourd’hui, flânant seul et triste les rues de Paris. Comme Vergilius, Jean va per lucos silentes (par les clairières silencieuses), mais doublement parcourues : au milieu de la ville tumultueuse qu’est Paris et à la campagne où il passe quelques jours formidables avec Dannie. Ce jeu (refaire et revivre ces promenades) se déroule en le silence intérieur dont Jean tant besoin afin de s’opposer à l’oubli.

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