AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 158 persistants autour du statut de la littérature issue de l’immigration nord africaine. Dans ce qui suit, nous nous arrêterons d’abord sur la question de l’« insonorité » extrinsèque aux romans. Nous verrons comment la littérature de la deuxième génération est née dans et du silence dont elle a du mal à se défaire. Nous évoquerons également la « brutalité » langagière qu’on lui reproche couramment et le discours souvent tranchant que l’institution littéraire lui consacre. Ensuite, nous illustrerons les problématiques du silence et de la violence verbale à partir du roman Beur’s story de Ferrudja Kessas, paru en 1990. I. Une littérature au destin paradoxal Comment peut-on émerger du désir de compenser l’obscurité et l’aphonie auxquelles on a condamné un groupe d’individus relégués à la périphérie de la société et de l’espace vivable et entraîner en même temps le rejet, la négation ? Comment peut-on délocaliser la langue de la rue et la transposer à l’écrit en la maîtrisant, en la maniant admirablement et subir la plupart du temps une mise à l’écart et des reproches ? Comment peut-on faire de son texte le message d’une révolte et ne pas réussir finalement à implémenter cette résistance au sein de la scène littéraire ? Tous ces questionnements reviennent d’une façon quasi rituelle quand on se réfère à un groupe d’écrivains et à la littérature qu’ils produisent, les deux individualisés par l’ intrangeté dont ils ne peuvent se défaire. La littérature issue de l’immigration maghrébine est à envisager comme une réaction au silence dans lequel la société française a muré tout un groupe d’individus : les immigrés (« authentiques ») maghrébins de la première génération. Eux, ils n’avaient pas osé parler. Ils avaient accepté de vivre l’immigration en silence, de ne pas s’exprimer, de rester cachés (sans avoir finalement une autre alternative compte tenu de leur statut marginal). Tout ce qu’on savait d’eux (leur vie, leurs souffrances, leur douleur, leur mal-être, leurs rêves), c’était par la voix/voie des médias, des sociologues, anthropologues ou ethnologues qui déformaient la réalité ou accentuaient certains aspects (le plus souvent négatifs) de leur existence. Leurs enfants, par contre, ne se résignent plus à ce mutisme, à cet « effacement ». Ils décident alors que le temps est venu pour sortir du silence, pour faire entendre leur parole (ou même leur cri) grâce à l’écriture. Cette affirmation des intrangers dans le paysage littéraire français représente pour Crystel Pinçonnat « une rupture traumatisante avec la génération qui [les] précède » (2003, 948). Si les parents représentaient surtout l’objet du discours produit par les autres, leurs descendants se transforment en sujets du discours dont ils sont les énonciateurs. Il n’y a plus l’autre qui s’exprime sur eux, mais ce sont eux qui prennent la parole, sortant ainsi de l’obscurité et de l’aphasie auxquelles on avait contraint la première génération d’immigrés. Le but de ces écrivains est, selon Habiba Sebkhi, d’« éclairer une zone de mutisme » (1999), de faire parler un espace et une communauté périphériques. La littérature issue de l’immigration maghrébine naît donc dans et du silence d’une communauté, d’une génération, et va s’affirmer d’une manière violente sur la scène littéraire, cette violence étant visible sur le plan de la langue d’écriture, en rupture quasi-totale avec la langue littéraire canonique.

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