AGAPES FRANCOPHONES 2017
La littérature féminine issue de l’immigration maghrébine entre silence et violence verbale. Le cas du roman Beur’s story de Ferrudja Kessas ______________________________________________________________ 159 Lorsqu’on parcourt le corpus beur depuis ses origines jusqu’à nos jours et les écrits critiques dont le but aurait dû être de préciser certaines questions décisives pour l’approfondissement pertinent d’un ensemble de textes littéraires inconvenants , une constatation s’impose aussitôt : la littérature des intrangers a eu et a encore une existence (quasi) « silencieuse ». « Littérature invisible » créée il y a plus de trente ans par « les minorités visibles en France » (Reeck 2012, 125) pour donner d’une manière indirecte la parole à tous ceux qui, depuis leur arrivée sur leur terre marâtre, ont mené une existence aphasique, la littérature issue de l’immigration nord africaine reste encore, selon Khalid Zekri, « une littérature dont on ne sait quoi faire » (2004, 62). « Indéfinissable », « in-déterminable », « insituable », elle se caractérise par une identité hybride, jamais ancrée, jamais achevée, se réclamant d’un entre(- )deux complexe – spatial (France/Maghreb, banlieue/ville), identitaire (français/maghrébin, natif/beur ou « nationalité : immigré(e) »), culturel (culture orientale/européenne, moderne/ traditionnelle, urbaine/suburbaine), linguistique (« langue des cités »/langue littéraire, langue maternelle/langue de la mère), esthétique (littérature stricto sensu/pseudo-littérature, infra-littérature, para-littérature). Les écrivains peinent encore à ce que leurs œuvres littéraires « accèdent à une lecture, à une "visibilité" ou une "lisibilité" non stigmatisée », à ce qu’ils quittent véritablement « les banlieues ou les ZUP de la littérature » (Begag et Chaouite 1990, 104-105). Deux cas de figure se dégagent comme réponse à cet effort des auteurs intrangers. Nous retenons d’abord le silence-omission , le silence-réticence ou le silence-négligence . Il s’agit de la mise en avant par une partie de la critique littéraire d’une « défaillance » esthétique et d’une « insuffisance » langagière malgré une présence constante et (souvent) très appréciée dans le paysage littéraire d’un nombre appréciable d’auteurs issus de l’immigration maghrébine dont les noms plus importants et les plus connus sont sûrement Azouz Begag, représentant la « première génération de la deuxième génération », et Faïza Guène, Rachid Djaidani, Mabrouk Rachedi, Magyd Cherfi 1 , incarnant la nouvelle vague. Ensuite, c’est le silence-a topos . Il renvoie à la difficulté, voire même l’impossibilité ou peut-être le danger, de rattacher ce corpus à un espace littéraire précis ‒ français, francophone, maghrébin ; urbain, suburbain (ou « sous-urbain », la préposition « sous » étant dans ce cas chargée d’une connotation fortement nuisible à un corpus littéraire, à savoir « ce qui est situé plus bas, en position inférieure par rapport à une autre » et, par extension, « ce qui a une moindre valeur esthétique car issu d’un espace éloigné du « centre normatif »). La conséquence de cette indécision (incontestable « embarras du choix ») est une localisation floue des romans beurs dans les bibliothèques et les librairies. Cette situation atopique s’étend au monde de la critique où un bon nombre de chercheurs choisissent de placer les écrivains 1 N’oublions pas que, paru chez Actes Sud, maison d’édition qui publie plusieurs auteurs ayant reçu des prix littéraires marquants ‒ Svetlana Aleksievitch (Prix Nobel de la littérature 2015), Kamel Daoud (Prix des cinq continents de la Francophonie 2014, Prix Goncourt du premier roman 2014), Jérôme Ferrari (Prix Goncourt 2012), Imre Kertész (Prix Nobel de la littérature 2002), etc. ‒ , son dernier roman Ma part de Gaulois a figuré dans la première sélection du Prix Goncourt 2016 et qu’il a reçu le Prix littéraire Beur FM Méditerranée 2017 de même que le Prix Le Parisien Magazine 2016.
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