AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 160 intrangers à côté des écrivains migrants ayant connu le véritable déplacement et la déterritorialisation. À titre d’exemple, dans son article « Identité urbaine, identité migrante », Carmen Mata-Barreiro inclut Azouz Begag dans le champ des écritures migrantes à côté de Joël Des Rosiers et de Naïm Kattan. Cela est d’autant plus surprenant que le chercheur affirme : « dans leur parcours d’acculturation, les écrivains migrants s’approprient souvent la langue de la société d’accueil, langue qui parfois fascine et qu’on rêve de maîtriser » (Mata- Barreiro 2004, 44), ce qui n’est pas le cas de Begag, né en France. Il y a une catégorie de silence qui correspond cette fois-ci à l’attitude des écrivains intrangers : il s’agit d’un silence-parlant ou d’un brise-silence . Il illustre la volonté des auteurs issus de l’immigration de quitter cette « zone de silence » où on les assigne habituellement, de faire entendre leur voix, de s’affirmer, de prouver à la République mondiale des lettres qu’ils peuvent aller au-delà d’une écriture (trop) autobiographique transformée souvent par le lecteur avide d’« histoires vraies » en un simple instrument de découverte de la réalité suburbaine. C’est le cas, entre autres, d’Akli Tadjer ou de Kaoutar Harchi. Après avoir débuté en 1985 avec le roman Les A.NI . du Tassili , un « roman de jeunesse » couronné par le Prix Georges Brassens, qui relate le « voyage initiatique » en terre des ancêtres d’Omar, « un Algérien né en France qui ne connaît pas son pays » (Sifouane Mouffok 2013), l’auteur fait paraître en 2016 La reine du tango . Dans ce dernier roman, Tadjer, « lassé d’écrire sur l’Algérie », change son « axe littéraire à 180 degrés » (2016) en localisant l’intrigue à Paris et en se mettant dans la peau d’une femme. Quant à Kaoutar Harchi, après avoir écrit des textes courts, elle publie en 2009 Zone cinglée , son premier roman. Ce récit, « mélange de références au passé, à la mythologie, et à la science-fiction », s’apparente à « un genre de plus en plus célèbre en littérature et à la télévision : celui de la dystopie » et propose une vision quasi « apocalyptique » de la banlieue (Puig 2017). En 2011, Harchi publie L’Ampleur du saccage , un roman « choral », dont « l’écriture est dense et sombre, hantée par un drame originel » (Harzoune 2011), où elle donne la parole à quatre hommes qui doivent voyager de l’autre côté de la Méditerranée. En 2016, l’écrivaine revient sur la scène littéraire avec un troisième texte ‒ À l’origine notre père obscur ‒ où elle met en scène « la violence d’une condition humaine soumise au poids d’une parole sociale intériorisée composée de violence et de rigorisme religieux » (Assidi 2017). Fondés sur le silence , l’entrée et, par la suite, le cheminement de la littérature beur dans le monde des lettres ont tout de même engendré une réaction défavorable, parfois même hostile, de la part de la critique qui invoque la « non-littérarité », l’absence d’une « unité d’écriture » (Bonn, 2000), le « naïvisme littéraire », l’« écriture pauvre » ou l’ignorance des « auteurs qui n’ont pas l’air d’avoir lu avant d’écrire » (Taillandier 2005). Les critiques littéraires ou les auteurs confirmés ne sont pas les seuls à avoir un discours poignant au sujet de ce corpus apparenté à la marge et à l’ écart . Ce qui est plus important (ou peut-être étonnant), c’est que même des écrivains rattachés à la littérature des intrangers ou ayant les mêmes origines étrangères que ceux-ci, discréditent ouvertement ces productions littéraires. Farida Belghoul, elle-même issue de l’immigration maghrébine, auteure du roman Georgette ! ‒ considéré une des chefs-d’œuvre de la littérature beur ‒ est un des critiques les plus incisifs. Selon elle, ce corpus littéraire « ignore tout du style, méprise la langue, n’a pas

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