AGAPES FRANCOPHONES 2017

La littérature féminine issue de l’immigration maghrébine entre silence et violence verbale. Le cas du roman Beur’s story de Ferrudja Kessas ______________________________________________________________ 161 de souci esthétique, et adopte des constructions banales », ce qui fait qu’il rappelle « la dernière respiration qu’on prend avant de couler » (Belghoul 1987, 25). Pour Hocine Touabti, auteur du roman L’Amour quand même paru en 1981, cet ensemble littéraire est mensonger puisque « [son] niveau est tellement moyen, voire affligeant, qu’on ne saurait sur quels arguments s’appuyer » lorsqu’on vante son existence (1987, 24). Leïla Sebbar, écrivaine ayant un statut ambigu, rattachée souvent, à tort, à la littérature issue de l’immigration, estime que la littérature beur n’existe pas, parce que ceux qui s’appellent les Beurs, les enfants de l'immigration, n’ont pas encore écrit de livres. Ils ont écrit très vite, trop vite, un peu de leur vie, un peu de leurs cris, avec des mots, une langue qui ne maîtrise ni celle de l’école, ni celle de la rue, ni leur langue. Ils ne possèdent pas encore une langue libre et forte qui s’impose dans sa violence, sa singularité... (1987, 27) N’oublions pas que ces auteurs s’expriment sur une littérature extrêmement jeune, qui dénombre à ce moment-là une vingtaine d’ouvrages narratifs (Hargreaves 2008, 211). Pendant les trente années écoulées depuis la publication des propos de Belghoul, Touabti et Sebbar dans la revue Actualité de l’immigration , un nombre important d’œuvres romanesques beures a été publié, dont certaines ont attiré l’attention de la critique. C’est le cas, entre autres, comme nous venons de le voir, du roman Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi. Même si les écrivains issus de l’immigration maghrébine ne prennent plus vraiment position les uns contre les autres, il faut remarquer le clivage (que l’on peut par ailleurs tenir pour violent) entre les différentes vagues de la deuxième génération. Il est connu que les écrivains beurs des années 1980-1990 n’ont pas réussi à créer une école et qu’ils ont préféré marcher chacun sur son propre chemin. Dans ce sens, François Desplanques souligne que chaque auteur beur « a [eu] son itinéraire, son style et son éditeur » (1991, 148) sans qu’il y ait un chef de file qui parle au nom de toute une littérature, qui la défende, qui la représente. Quant aux écrivains de la nouvelle génération, ils semblent vouloir se démarquer des vagues précédentes. Par exemple, à la question « par rapport aux auteurs qui ont écrit pendant les années 1980 et jusqu’à aujourd’hui – Mehdi Charef, Azouz Begag… ‒ est-ce que vous vous sentez héritiers de cette littérature- là ? », Mohamed Razane, président du collectif Qui fait la France ? 2 répond : «Non, pas particulièrement. Non, on n’est pas héritiers de la littérature d’Azouz Begag » (Reeck 2011, 52). Il semble aussi que les écrivains intrangers de la première vague ne soient pas au courant du travail littéraire de la nouvelle génération. Dans un entretien avec Kathryn Kleppinger (2013), Farida Belghoul affirme qu’elle n’a pris connaissance ni du collectif Qui fait la France ? , ni de Faïza Guène, dont le premier roman Kiffe kiffe demain (2004) a été traduit en 28 langues. 2 Le Collectif Qui fait la France ? , créé en avril 2007, regroupe dix artistes issus pour la plupart des banlieues, plus ou moins connus par le public et la critique ‒ Samir Ouazene, Khalid El Bahji, Karim Amellal, Jean-Eric Boulin, Dembo Goumane, Faïza Guène, Habiba Mahany, Mabrouck Rachedi, Mohamed Razane, Thomté Ryam. « Né d’indignations communes et de coïncidences », il a comme but de « porter une parole collective et d’attirer l’attention sur les territoires en souffrance de France » (Razane 2007).

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