AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 162 Le silence et la violence portent enfin sur la prise de parole et l’entrée dans la littérature des femmes de la deuxième génération. L’une des caractéristiques de cette littérature inattendue est le nombre important d’écrivaines osant sortir du silence auquel la communauté, la tradition et la religion condamnent la femme d’origine maghrébine. Dans son ouvrage La littérature féminine de langue française au Maghreb , Jean Déjeux s’exprime sur la signification du geste d’écrire pour une femme musulmane. Ses propos conviennent également aux femmes issues de l’immigration nord-africaine, étant donné leur statut au sein de la communauté qu’elles partagent avec leurs consœurs vivant sur l’autre rive de la Méditerranée : « écrire, pour la femme maghrébine, c’est sortir dans la vie publique, s’affirmer, se libérer » (1994, 195), « affirmer un "je" que les bienséances, les coutumes et les traditions occultaient. » (1994, 213) Pour les auteures nées de parents immigrés d’origine maghrébine, l’écriture devient, bien plus que pour les écrivaines occidentales, « le symbole d’une liberté acquise et l’expression du courage » (Redouane 2012, 47), leurs œuvres littéraires étant donc un instrument pour « briser la loi du silence » (Mata Barreiro 2006, 169). Leïla Houari, Sakinna Boukhedenna, Ferrudja Kessas, Soraya Nini, Minna Sif, Faïza Guène, Habiba Mahany, Houda Rouane, et tant d’autres, osent « accomplir ce que leurs mères n’ont pas pu faire à cause de leur manque d’éducation à la française et des lois ancestrales imposant à la femme de se taire » (Redouane 2012, 43). Elles deviennent alors « les voix de ces femmes issues de l’immigration maghrébine en France » (Redouane 2012, 44). Maïssa Bey évoque dans son article « Parole dévoilée » la valeur transgressive de l’écriture féminine, légitimant les femmes-écrivains à « se mettre à nu », à « se dévoiler », à enfreindre « délibérément l’ordre établi qui voudrait que leurs voix ne soient que murmures dans le silence de maisons fermées » (2003, 14). Et justement, les écrivaines intrangères, et implicitement Ferrudja Kessas, à laquelle nous nous intéressons dans cette contribution, posent leur regard sur leur milieu social et familial en explorant des problématiques en lien avec l’existence de la femme ayant subi l’immigration ou étant née dans l’immigration : la quête identitaire, la violence, le racisme, le statut au sein de la famille et de la société, l’« entre(-)deux » géographique, linguistique, culturel, etc. Elles présentent, selon Najib Redouane, « une perspective particulière de [leur] vision du monde, des rapports humains, de [leur] identité féminine et de [leur] combat pour avoir le droit d’exister, de parler, de dire et d’écrire sur ce qui [les] touche et [les] concerne » (2012, 25). Leurs productions littéraires mettent en scène une « écriture " contestataire " qui transgresse allégrement les codes du langage et des lois sociales » (Boustani 2003, 10), qui annule le mutisme au féminin et qui développe deux problématiques fondamentales de cette littérature hors normes ‒ le silence et la violence verbale . II. Silence et violence intra-textuels Un examen du corpus littéraire issu de l’immigration maghrébine nous expose une de ses caractéristiques les plus marquantes : la mise en scène des héros incapables de communiquer. Qu’il s’agisse d’un refus d’engager ou de continuer une conversation ou du recours à la violence verbale, souvent accompagnatrice fidèle de la violence physique, les protagonistes des romans

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