AGAPES FRANCOPHONES 2017

La littérature féminine issue de l’immigration maghrébine entre silence et violence verbale. Le cas du roman Beur’s story de Ferrudja Kessas ______________________________________________________________ 163 produits par les écrivaines intrangères communiquent péniblement entre eux. Le roman Beur’s story , publié par Ferrudja Kessas en 1990, en est un très bon exemple. Le fait d’être inscrits jour après jour dans un entre deux linguistique aliénant, forcés de se déplacer alternativement entre une langue de l’origine et une langue des origines , entre la langue-mère et la langue marâtre bloque souvent la communication entre personnages-descendants (Malika, Fatima, Slimane) et personnages-parents (Madame Azouik, Monsieur Azouik), créant entre eux une véritable fracture linguistique. Mais au-delà de cette barrière langagière, que les protagonistes du roman parviennent à annuler provisoirement et maladroitement (de plein gré, parfois à contrecœur), en essayant d’adapter leur discours à la situation de communication 3 , une question émerge : Malika, Fatima, Slimane, Monsieur et Madame Azouik ou même Malika et Fatima, d’un côté, et Mohamed, le frère aîné, de l’autre côté, communiquent- ils réellement ? Une lecture du roman permet de constater que tous ces personnages se trouvent la plupart du temps dans l’incapacité de communiquer ou d’échanger des propos avec l’autre. Les « conduites langagières de rupture » (Kara 2008, 183) se manifestent soit par le refus de la communication, c’est-à-dire le silence et l’altération de l’acte communicatif, soit par la violence verbale . Ces deux actes de la non-parole sont tellement présents dans le roman de Kessas que nous pouvons aisément affirmer qu’ils se partagent l’intrigue. 1. Le silence comme annulation de la communication Sans être des taciturnes 4 , les protagonistes du roman Beur’s story se complaisent dans le silence. Leur mutisme doit être jugé comme une « parole non proférée » (Nazarova 2013, 8), comme une rupture volontaire ou forcée de l’échange communicationnel. Il doit être approfondi puisqu’il laisse le plus souvent échapper des sentiments, des états d’âme autrement difficiles à exprimer à haute voix. Dans leur ouvrage Le silence et la parole contre les excès de la communication , Philippe Breton et David Le Breton affirment que « la parole réciproque […] est fondatrice du lien. Quand elle manque, le sentiment de solitude, le tragique apparaissent » (2009, 11). Et aux auteurs d’ajouter : « la conversation est toujours rencontre » (2009, 15). Dans le roman Beur’s story , la parole réciproque ou la conversation , comme « échange de propos, sur un ton généralement familier et sur des thèmes variés, entre deux ou plusieurs personnes » 5 est la plupart du temps absente. Même quand il n’y a pas de silence, la parole réciproque n’existe pas en tant que telle puisque les interlocuteurs ne 3 Les enfants ont recours à la langue des origines dans les échanges avec leurs parents, à qui ils expliquent les mots inconnus, etc. 4 Pour Émile Moulin (1885, 20), « le taciturne éprouve une répugnance instinctive à parler et il semble que son idéal soit le silence du muet ; c’est avec une extrême difficulté qu’on lui arrache quelques mots, qui semblent sortir péniblement et après efforts de sa bouche ; lorsque les usages ou les convenances exigeraient qu’il parlât, il se tait ; il est souvent atrabilaire et mécontent ; non seulement il n’est jamais communicatif, mais il est ou semble complètement fermé, inaccessible, et impénétrable ». 5 TLFi - Trésor de la Langue Française informatisé http://www.cnrtl.fr/definition/conversation

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