AGAPES FRANCOPHONES 2017

Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 164 sont pas sur pied d’égalité, l’un d’entre eux manifestant ostensiblement sa supériorité et son autorité à travers un langage poignant. « Envers de la parole, son antipode » (Van Den Heuvel 1985, 68), le silence acquiert dans l’œuvre romanesque de Kessas une multitude de significations 6 . Il est souvent la couleur des événements, à savoir gris , triste , désespéré , quelquefois léger ou (plus rarement) heureux. Il est parlant , il dit la révolte, la protestation, l’hostilité, la menace, la nostalgie, la volonté de s’isoler, de s’évader, de (se) remémorer, de trouver la paix ; il dit aussi la souffrance, l’attente, l’angoisse, l’enfermement, le traumatisme, la complicité, le secret, l’empathie ou la privation de la parole. Il se double parfois de ce que Marc de Smedt appelle les « espaces de silence » (1986, 15) : la maison endormie, la chambre silencieuse, la bibliothèque chaleureuse, les « micro-lieux » paisibles (la rue, le centre commercial) ou les lieux abstraits reposants et sereins (la lecture ou la rêverie). Toutes ces significations ont en commun une conséquence importante dans les relations quotidiennes des personnages : si David Le Breton estime que « le silence unit et sépare » (1997, 79), chez Ferrudja Kessas il ne fait que séparer, éloigner les protagonistes, s’interposer entre eux. Nous en distinguons dans le roman trois catégories principales : le silence voulu , le silence imposé et le silence involontaire . Le silence voulu représente le choix des personnages de ne pas reconnaître l’autre en tant qu’interlocuteur ou partenaire de conversation, ou de préférer l’absence des paroles, considérée comme plus expressive. Cette démarche est en effet une conséquence de la conduite inhumaine de l’autre. S’ils choisissent eux mêmes le silence, Madame Azouik, Monsieur Azouik, Malika ou Farida ne taisent pas leurs vrais sentiments envers leurs interlocuteurs, présents ou absents. À travers la rupture introduite dans l’acte de communication, ils affichent des états d’âme violents, comme la révolte, l’hostilité, l’écœurement ou le désespoir ; des sentiments plus réconfortants, comme la nostalgie, la paix, le recueillement, ou des émotions plus bouleversantes, comme la souffrance, l’angoisse. Il y a ensuite le silence imposé à travers lequel on manifeste sa domination sur autrui. Celui qui impose vraiment le silence aux femmes dans l’espace familial (y compris la mère) est Mohamed, l’enfant aîné, celui qui doit jouer le rôle de chef de la famille à cause de l’abdication symbolique de son père. Mais, il y a une autre forme du silence-imposé : il s’agit de la censure. Cette notion renvoie dans notre cas à la difficulté de communiquer ou quasiment à la non-communication des personnages masculins du roman (père et frères aînés) avec la gente féminine. Ceux-ci ne contrôlent pas uniquement leurs gestes, en ne manifestant jamais de l’affection envers les héroïnes, mais aussi leurs paroles, en remplaçant tout échange par le mutisme. Ce silence-censure est dû à la tradition qui veut qu’il y ait une frontière nette entre les deux sexes. Monsieur Azouik, par exemple, est un personnage silencieux-absent. Le lecteur participe rarement à sa prise de parole. Il incarne parfaitement le rôle du père comme personnage muet 6 Pierre Van Den Heuvel parle d’ailleurs d’une valeur « inestimable » du silence, « ses possibilités d’expression [étant] immenses. Il contient ce qu’on ne sait, ne veut ou n’ose dire. Il dit aussi ce que la parole détruirait. En cachant, il montre. Toujours total, il dit ce que la parole fragmentaire tait, ce qu’elle entoure, car le langage s’organise à partir du vide autour d’un silence qui est le commencement et la fin de tout discours » (1985, 68).

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