AGAPES FRANCOPHONES 2017
La littérature féminine issue de l’immigration maghrébine entre silence et violence verbale. Le cas du roman Beur’s story de Ferrudja Kessas ______________________________________________________________ 165 dont parle Zerdalia K.S. Dahoun dans son ouvrage Les couleurs du silence et qui « exprime sans paroles ses reproches, son accablement, son désarroi, sa colère […]. C’est un père sans poids, absent et dépassé par les événements, qui finit toutefois, par son silence, par devenir persécuteur » (1995, 185). Un même silence-censure introduit un écart insurmontable entre frères et sœurs. Mohamed ou Abdel communiquent rarement avec leurs sœurs. Ils ont été élevés différemment, comme mâles jouissant de tous les droits et les libertés, séparés des femmes de la famille par une frontière invisible. Tandis que Mohamed ne déplore pas ce manque d’échange avec ses sœurs, Abdel le regrette et s’efforce de refaire le lien unissant la fratrie bien que cela soit trop tard et tente d’échanger des idées avec ses sœurs (sur les lectures, sur les études, etc.). Mohamed, en tant que gardien de l’honneur du clan, annule le silence uniquement pour le substituer avec la violence verbale doublée souvent d’une violence physique. Une dernière manifestation du silence dans le roman Beur’s story est le silence involontaire dû à ce que Pierre Van Den Heuvel appelle « insuffisance du langage » (1985, 82). Madame Azouik, dont les moyens linguistiques disponibles en français sont insuffisants, est incapable de remplir le rôle d’interlocuteur dans un échange avec des individus extérieurs à la maisonnée et doit toujours se servir de ses enfants comme intermédiaires. 2. La violence verbale comme rupture de l’acte communicatif Chez Ferrudja Kessas, le silence n’est pas le seul à rendre les rapports entre les personnages délicats, épineux même. La deuxième situation empêchant les protagonistes de participer à des échanges langagiers naturels est la violence verbale . C’est un acte conscient et volontaire, souvent stratégique, visant à accentuer sa position hiérarchique, à faire comprendre à l’autre son infériorité, à compromettre l’interlocuteur. Cette manifestation langagière de l’agressivité structure donc l’espace intérieur, le modifie en donnant naissance à des fractures ‒ inter-familiale, inter-générationnelle, inter-sexuelle. La violence verbale devient dans ces conditions le signe de l’outrage et de l’annulation de l’ordre familial ‒ parental, fraternel. Lorsque les personnages du roman Beur’s story ont recours à des actes de parole agressifs, il s’agit tout premièrement de l’expression d’une volonté de contraindre l’interlocuteur à agir d’une certaine manière considérée comme la seule convenable, la seule en accord avec des lois non-écrites, inviolables. En menaçant l’autre, en lui ordonnant ou en lui imposant de faire quelque chose ou, tout au contraire, en lui interdisant d’exécuter telle ou telle action, les protagonistes lui provoquent un visible sentiment de mal-être. Il faut observer que la violence verbale comme contrainte est surtout l’attribut (ou même le privilège) de certains personnages : Mohamed, le frère aîné, Madame Azouik, Monsieur Azouik, plus rarement Slimane, le frère cadet et, accidentellement, Malika et Fatima. Il convient aussi de remarquer que les jeunes filles et les derniers-nés mâles de la famille, considérés comme les unités subalternes ou accessoires de la maisonnée, s’envoient des propos violents réciproquement, n’osant jamais le faire à l’égard des autres protagonistes considérés comme individus dominants. La violence verbale que les personnages du roman de Kessas manifestent dans leurs rapports quotidiens est ensuite ressentie par l’interlocuteur comme une méchanceté . Qu’elles maudissent l’autre comme réponse à sa manière
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