AGAPES FRANCOPHONES 2017
Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 166 répréhensible d’agir, qu’elles l’humilient ou qu’elles blâment une conduite jugée comme inappropriée, Madame Azouik, Farida et Malika font de la violence verbale une arme destructrice. Les propos violents qu’un personnage adresse à un autre peuvent être perçus aussi par son interlocuteur comme une atteinte à l’honnêteté . Madame Azouik, Fatima et Slimane affichent ostensiblement leur intention de causer un préjudice moral et d’image à leur partenaire de l’échange verbal en le dénigrant. La violence verbale peut également représenter une atteinte à l’honneur d’un personnage . En tant que « parole assassine qui ne connaît ni foi ni loi » (Harel 2008, 70), l’insulte réduit l’autre « à une essence dégradante, négative » (Moïse 2008, 193), caricaturée. Les échanges violents visant à poignarder symboliquement l’autre, plus faible, apparaissent le plus souvent à l’intérieur de la maison. Cela n’étonne pas vu que beaucoup d’épisodes du roman se déroulent intra-muros , les personnages, notamment Madame Azouik, étant souvent de véritables « prisonniers d’un univers domestique » (Harel 2008, 66). De plus, ces « mise[s] à mort verbale » (Bonhomme 1999, 34) ont comme protagoniste un personnage dominateur (Madame Azouik, Mohamed) et un personnage dominé (Malika et Fatima, parfois Slimane) qui « en viennent aux mots (plutôt qu’aux coups), sachant par ailleurs que le langage est une arme blanche qui peut blesser » (Harel 2008, 66). Dans leurs conversations empreintes d’agressivité, l’insulte « arrive [souvent] en clôture, dans une forme ultime de la montée en tension » (Moïse 2009, 208). Elle apparaît quand le personnage-souverain veut infliger des blessures à un adversaire impuissant ou, à l’envers, quand le personnage désarmé n’a plus d’autres arguments pour répondre aux accusations ou aux critiques du personnage-maître. Il faut remarquer également que dans le cas des échanges insultants déroulés à l’intérieur de la maison, la frontière entre insulte et violence physique est la plupart du temps floue, les personnages- persécuteurs au niveau langagier le devenant aussi au niveau concret. Quand Fatima ou Farida prennent la parole, c’est souvent pour prendre position à l’égard des problèmes touchant leur propre être ou les proches. Elles n’émettent pas gratuitement leurs propos désapprobateurs. Elles ont des convictions, des espoirs ou des opinions qu’elles revendiquent ouvertement et qu’elles veulent (absolument) faire connaître à leur interlocuteur incarnant l’autorité. Apparentée à la critique, cette prise de position se fonde sur des termes axiologiques négatifs à valeur subjective, lui attribuant un côté agressif. En tant que manifestation de la violence verbale, le fait de prendre attitude pour défendre une opinion ou un état de choses vise, dans notre cas, à contrarier l’interlocuteur – le frère aîné, la mère ou le père ‒ , à le troubler. Certains personnages du roman Beur’s story – Abdel, Malika ‒ ont recours à la violence verbale pour se donner en spectacle . Le but de leur taquinerie n’est pas de blesser l’autre mais de lui provoquer une irritation légère. Conclusion L’insonorité et son envers, l’agressivité langagière, envahissent l’existence (et même l’aventure) de toute une littérature. Ayant germé dans une communauté et un espace silencieux , comme réaction à l’aphasie d’un groupe d’individus condamnés à vivre dans l’obscurité, le corpus produit par les écrivaines intrangères se construit autour d’un couple thématique dominant : le silence et la violence verbale, en tant que manifestations de l’échec de l’acte
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