AGAPES FRANCOPHONES 2017
Marginalité et silence dans La ronde et autres faits divers de J.M.G. Le Clézio _____________________________________________________________ 171 dehors des normes sociales, en déviance donc, peuvent être classifiés selon trois critères : physique, ethnique et sexuel. Elle remarque que les déficiences physiques ont représenté une cause de la marginalité depuis la nuit des temps. Les aveugles, les sourds-muets, les handicapés de toute sorte et les débiles mentaux forment une sous-classe des marginaux. Pour le critère ethnique, l’auteure rappelle le cas des noirs, des juifs ou des tziganes dans certains pays ou à certaines périodes. Pour celui d’ordre sexuel, elle nomme les courtisanes, les prostituées et les homosexuels. Les femmes, elles aussi ont été marginalisées dans la société du fait de leur sexe. D’autres marginaux correspondent à l’ordre intellectuel comme les créateurs, poètes maudits ou les savants qui ont été souvent en butte au pouvoir (Bouloumié 12). Mais les âges de la vie peuvent constituer aussi des raisons de la marginalité comme c’est le cas des enfants ou des vieux. 1. Les enfants et les adolescents Le personnage-enfant et l’adolescent se trouvent au centre de l’attention de Le Clézio. Il ne faut que rappeler Lalla, Hartani et Radicz dans le roman Désert, Fintan dans Onitsa, Esther et Nejma dans Etoile errante, Mondo et Lullaby dans les nouvelles éponymes et ceux qui peuplent les récits de La ronde et autres faits divers. Les chercheurs de l’œuvre de Le Clézio ont beaucoup interrogé ce sujet. Le mineur ne peut jouer aucun rôle dans la société, il est dépendant de l’adulte et doit obéir à son autorité. Il le ressent comme une contrainte et un manque de liberté qui lui créent souvent un complexe d’infériorité. La grande envie de liberté le pousse vers la désobéissance et la rébellion envers toute forme d’autorité. David, le personnage de la nouvelle portant le même titre, est un enfant malheureux de neuf ans qui souffre de l’absence du père qu’il a perdu très tôt et de la pauvreté du foyer familial. Ce n’est qu’un petit appartement obscur où il vit avec sa mère qui travaille dur comme femme de ménage. Il garde encore l’innocence de la petite enfance lorsqu’il croyait aux histoires aux anges qu’elle lui racontait. Son allure très petite et ses vêtements pauvres le rendent invisible dans les yeux des autres et le scellent comme marginal : « … personne ne semble le voir, personne ne peut remarquer ses pieds nus dans des chaussures de caoutchouc, ni son pantalon élimé aux genoux, ni surtout son visage maigre pâle, ses yeux sombres. » (LR 260) 2 Son frère Edouard, un enfant de quatorze ans, travaillant comme apprenti électricien, a fui la maison à cause des privations matérielles et des contraintes de sa mère qui lui prenait le peu d’argent qu’il gagnait. Il aurait aimé mourir en prison que vivre dans ces conditions. C’est un cri de désespoir que sa mère ne comprend pas ; au contraire, elle lui prévoit un avenir de délinquant, de voleur et d’assassin, le menaçant de l’enfermer dans une maison de correction, loin de la maison. C’est pourquoi David est hanté par la confession de son frère qui a pris la décision douloureuse de s’enfuir. Ses paroles sont reprises plusieurs fois dans le récit et montrent que, dans son cas, la marginalité est choisie mais elle est aussi une conséquence de l’identité fragile de l’enfant et de sa condition sociale : « Un jour je m’en irai et jamais plus vous ne me reverrez…je m’en irai très loin et je ne reviendrai jamais. » (LR 256) 2 Dorénavant désigné à l’aide des sigles (LR), suivi du numéro de la page.
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