AGAPES FRANCOPHONES 2017
Floarea MATEOC Université d’Oradea, Roumanie _____________________________________________________________ 172 À la suite de cette rupture, David se met à la recherche de son frère car il se retrouve seul et triste: « c’est dur d’être seul quand on est petit » (LR 258). Il abandonne les classes et se met à errer dans la ville, cherchant le silence du petit matin. Dans ce cas, le silence a une valeur éthique, il équivaut à l’idée de bien, de calme et de sécurité qui ne dure que très peu de temps. Le vacarme de la ville le rend confus. L’interrogation « où aller ? » (LR 262) trahit sa désorientation et son malaise. Il traverse en hâte la ville pour arriver à la périphérie. Loin des bruits et des gens, il longe en solitaire le fleuve sec. Il entre souvent dans un supermarché pour assouvir sa faim et sa soif, se nourrissant de produits qu’il prend des étalages sans payer. David fait semblant d’appartenir à une famille à plusieurs enfants qui lui semblait heureuse et à laquelle il aurait voulu appartenir. Le vol qu’il commet dans le magasin de chaussures met fin à sa vie libre car il sera emprisonné. Humilié par les appellatifs du patron du magasin : « voleur, voleur, sale petit voleur » (LR 279), il s’efforce de ne rien dire, de se taire. Le silence est ici un signe de l’impuissance et de la souffrance. La prédilection de Le Clézio pour les jeunes, en tant que personnages, est avouée par lui-même : « Je sens en moi ce refus de l’insertion dans le monde de l’efficacité qui est le monde adulte. Et d’une certaine façon, vivre comme un écrivain c’est un peu vivre comme un adolescent qui ne veut pas vieillir, qui cherche à garder le plus longtemps possible ces privilèges de l’adolescence qui sont le rêve et l’illusion. » (Maury 96) L’adolescent est plus que l’enfant troublé au plan physiologique mais aussi identitaire car c’est un âge de passage vers la vie adulte, c’est un âge de transformation, de quêtes de toute sorte. Le sociologue Yves Barel apprécie lui aussi que « L’adolescent est parfois vu comme un hybride quittant l’enfance, vivant dans l’attente du statut d’adulte, et dont le comportement est une protestation contre l’absence d’identité que lui impose la société. » (Barel 72) Les psychologues s’accordent à dire que, dès la période de préadolescence, il devient curieux d’autrui, la famille ne suffisant plus. C’est pourquoi, il veut connaître les gens de la rue, se créer des liens, joindre la compagnie des amis. On pourrait parler d’un « affermissement » du sentiment d’identité personnelle et, de ce point de vue, l’adolescence équivaut à une crise de la conscience de soi. Les héroïnes de la nouvelle La ronde sont deux adolescentes : Titi, âgée de 19 ans et Martine, de 17 ans, deux copines qui étudient la sténographie. Elles sont très différentes l’une de l’autre. Titi parle beaucoup, elle est très désinvolte tandis que Martine parle très peu et préfère communiquer par des gestes (elle hausse les épaules). Pour l’impressionner, son amie décide de faire une ronde avec elle, dans la ville, en vélomoteur, sur la rue de la Liberté. Martine devra voler à l’arraché le sac à main d’une dame qui attendait dans la station de bus. Elle a peur de le faire, l’angoisse s’empare d’elle mais elle n’a pas le courage de renoncer. Les gens sont enfermés dans leurs appartements. Les parents semblent indifférents et passifs à ce qui se passe dehors : « ils n’entendent pas l’appel strident des vélomoteurs…peut-être qu’ils ignorent même que ce sont leurs enfants qui tournent aussi dans cette ronde, leur filles au visage encore doux de l’enfance… » (LR 22). La ronde finit par la mort de Martine écrasée par un camion et le silence revient sur la rue. C’est sa facette négative qui prime comme signe de la douleur, de la souffrance et du drame.
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