AGAPES FRANCOPHONES 2017
Marginalité et silence dans La ronde et autres faits divers de J.M.G. Le Clézio _____________________________________________________________ 173 2. Les femmes Dans son étude « Le féminin chez J.M.G. Le Clézio », Christelle Sohy (2010, 29) affirme que les femmes habitent les récits de cet auteur et établit une typologie de la femme dans son œuvre tout en distinguant quatre figures féminines : la femme-ville, l’asociale, la déracinée et la femme-nature. Mais l’écrivain même précise que son choix a été de représenter plutôt l’ambivalence de la femme : d’un côté la femme objet, la femme soumise, ignorée, maltraitée et d’un autre, la femme forte, libre, idéale : « Au fond, je suis lié nécessairement à cet univers-là, façonné par le XIX e où la femme correspond à deux extrêmes. La femme comme objet de trafic de ces Zeus et de ces bellâtres, la femme comme annonçant l’avènement d’une ère nouvelle. Il y a chez moi une fluctuation de l’un vers l’autre [...] Je voulais répondre à ce double portrait de la femme objet et de la femme idéale. » (Cortanze 151-152) Christine de la nouvelle Ariane est en même temps une femme-ville, une femme objet et une asociale. C’est une adolescente de 16 ans qui est désorientée, mécontente de sa vie, de sa famille malheureuse, pauvre et taciturne. Elle habite dans un HLM situé dans la cité, au bord du fleuve. « C’est une véritable cité en elle-même, avec des dizaines d’immeubles, grandes falaises de béton gris debout sur les esplanades de goudron, dans tout le paysage de collines de pierres, de routes, de ponts » (LR 89). Les gens sont enfermés dans des immeubles gris d’où l’on n’entend jamais de voix. Dans ces conditions, le silence devient l’élément fondamental du monde, il règne partout : Le silence vient des montagnes rases… le silence vient des routes, du lit du fleuve sec et, de l’autre côté au loin, de la grande autoroute sur ses piliers géants. C’est un silence âpre et froid, un silence crissant de poussière de ciment, épais comme la fumée sombre qui sort des cheminées de l’usine de crémation. C’est un silence au-delà des grondements des moteurs. En haut des collines, du côté du cimetière, il vit ce silence, mêlé à l’odeur âcre de l’usine de crémation et il descend lourdement sur le fond de la vallée, sur les parkings des HLM, il va jusqu’au fond des caves sans lumière. (LR 92-93) Christine sort avec sa copine Cathie dans le Milk Bar et, en rentrant à la maison elle est encerclée par une bande de motards. Ils l’amènent dans une cave et la violent tour à tour, ne cessant de la menacer : « si tu parles, on te tue. » (LR 105) Avant de rentrer chez elle, Christine efface les marques sur son visage, tout en étalant son rimmel et son fard. Par cet acte, elle montre qu’elle ne parlera à personne de ce qui lui est arrivée ce soir-là. Son silence est l’expression de sa peur, de son impuissance et de sa condition. Le Clézio condamne le viol et considère que c’est un acte réprobateur qui fait partie de la condition de la femme moderne : « Le viol, c’est la situation actuelle de la femme qui, en s’aventurant, se rend vulnérable à cette agression. Le fait qu’elle soit assez souvent victime de viols n’est pas une définition de la femme, c’est simplement sa vulnérabilité dans le monde présent. » (Cortanze 152) Liana de la nouvelle Moloch est une femme asociale, abandonnée par un certain Simon. Elle vit dans un mobile home avec son chien Nick, loin de la ville, près d’une autoroute. Liana est enceinte et doit accoucher bientôt. C’est peut- être la raison pour laquelle l’action est datée (le 15 août 1963). Dès l’incipit, le lecteur devine le sentiment de malaise et la solitude tragique de cette femme qui
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