AGAPES FRANCOPHONES 2017

Floarea MATEOC Université d’Oradea, Roumanie _____________________________________________________________ 174 la rendent asociale. La chaleur et le silence sont étouffants, ils empêchent de penser : « c’est comme il n’y avait personne, vraiment personne à des lieues à la ronde, car le silence pèse avec la chaleur, il étouffe, il serre la tête, il empêche de penser. Il y a si longtemps que Liana n’a vu personne… » (LR 27). La solitude la pétrifie, elle ne fait plus confiance aux gens, ce qui explique le refus d’accepter l’aide de l’assistante sociale. Elle devient paranoïaque ayant peur que des médecins viennent la chercher, l’enfermer et lui prendre son bébé. « Peut-être qu’il est déjà trop tard, qu’ils sont en route, guidés par Simon, ou par la jeune femme aux lunettes dorées. » (LR 53) L’absence de paroles veut dire dans son cas repli sur soi-même et isolement. Dans son étude Les solitudes, Marie-Noële Schurmans souligne que l’isolement est perçu comme une carence, il nous fait toujours reconnaître l’incomplétude de notre ego et l’absence d’autrui comme la perte de nous-mêmes (2003, 48) 3 . De même, la solitude renvoie à une image négative dominante. L’être humain qui vit seul est associé à des situations atypiques. L’extériorité, l’éloignement du groupe social correspond aux marges de l’humanité et à une identité brisée. II. Marginalité identitaire L’identité est un vocable qui donne l’impression d’une unité mais au fond, elle est formée d’une série d’appartenances en multiples combinaisons. Dans son essai Les Identités meurtrières, l’écrivain français d’origine libanaise Amin Maalouf, en rappelle l’appartenance à un pays, à une région, à une nationalité ou deux, à un groupe ethnique ou linguistique, à une famille, à une tradition religieuse, à un certain milieu social, à une profession, à un parti et l’énumération pourrait continuer avec d’autres éléments. Par le départ, bon gré mal gré, du pays natal pour s’installer ailleurs ou pour y trouver temporairement du travail, toute personne se sépare d’abord de son lieu de naissance et de sa famille. Comme la patrie et le familier soutiennent les identifications de l’immigrant ou de l’exilé, il est naturel que leur perte le confronte à des épreuves douloureuses. La nouvelle Le passeur renvoie par son titre à l’émigration clandestine. Le héros, le Serbe Miloz a abandonné sa femme et ses parents pour chercher du travail dans le but d’une vie meilleure. L’écrivain renvoie dès l’incipit à l’espace frontalier situé entre l’Italie et la France, en mentionnant la rivière Roïa qui marque le chemin connu des contrebandiers. Un grand groupe d’émigrants multiethniques, différents par leur origine et par leur culture, se ressemblent par leur condition commune : « ils sont tous semblables par la pauvreté, l’inquiétude, la faim » (LR 196). L’écrivain décrit les épreuves douloureuses de ces gens, obligés à travailler dur et à vivre dans la précarité. Miloz travaille pendant des 3 Elle distingue entre solitude et isolement, après avoir fait une analyse sémantique des deux termes. Au début, les mots qui introduisent l’idée de solitude ou d’isolement s’appliquaient au milieu et de là, l’idée de séparation de l’espace familier et des champs cultivés. Indirectement ou métaphoriquement, ces termes s’appliquent à l’homme, contenant l’idée de vide, de manque, d’abandon. Il y a des sentiments contradictoires de désir ou de rejet envers l’expérience de solitude différenciés par les deux mots : solitude et isolement. On peut être seul mais non pas isolé, dit-on des fois ou bien certains affirment qu’ils sont isolés mais non pas seuls.

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