AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marginalité et silence dans La ronde et autres faits divers de J.M.G. Le Clézio _____________________________________________________________ 175 mois dans une carrière calcaire et dort dans une baraque cernée d’un haut grillage « prisonnier du trou blanc de la carrière calcaire, dans le fracas des marteaux piqueurs et du concasseur » (LR 214 ) L’émigration s’accompagne de silence, de manque de communication et d’un repli intérieur. Miloz traverse les Alpes sans parler aux autres. Personne ne parle parce qu’on ne connaît pas la langue de l’autre et, en plus, on se tait à cause de la peur d’être dénoncé, du désespoir, de l’incertitude et de la nostalgie du foyer familial : « Les hommes ne se parlent pas. Comment le pourraient-ils ? Chacun parle sa langue, la langue du village qu’il a laissé, comme il a laissé ses parents, sa femme, ses enfants pour tenter l’aventure de l’autre côté. Miloz pense à sa mère et à son père, à la maison du village, aux montagnes dénudées. Mais c’est si loin qu’il ne sait plus si cela existe encore ». (LR 197) L’éloignement du pays natal provoque une série d’attitudes subjectives négatives, des maladies et des malheurs, des transformations au niveau de l’identité, des pertes et des déchirures, des conflits culturels, sans éliminer cependant, un brin d’espoir, un agir et un travail de restructuration. Miloz se sauve en quittant la carrière et en se révoltant contre le contremaître. Il renonce à son rêve d’une vie meilleure mais il regagne son identité. Le retour est plus facile quoique ce soit le même itinéraire qu’à l’aller mais au bout se trouve la femme aimée qui l’attend. Le voleur sans nom de la nouvelle O, voleur, voleur quelle vie est la tienne ? est lui aussi un immigrant en Belgique où il vit avec sa femme et ses enfants. Son identité est rompue, nombre de ses appartenances ne peuvent plus être regagnées ou reconstruites. Né au Portugal, il s’installe en France après la guerre et après avoir perdu son père. Le texte ressemble à une interview avec des questions simples qui s’adressent à une personne portant génériquement le nom de voleur. La première, « Dis-moi comment tout a commencé ? » (LR 225) a une longue réponse qui dévoile le passé de l’interviewé. Il s’agit d’une personne honnête, un ouvrier respectable ayant plusieurs qualifications (apprenti maçon et puis électricien) qui avait une famille et qui menait une vie correcte. Tout change lorsqu’il raconte son présent précaire. Il a perdu son travail depuis trois ans et, très responsable envers sa famille, il est devenu voleur, contre son gré et à l’insu des siens. Il vole la nuit dans les maisons des morts : des postes de télévision, des appareils ménagers, de l’argenterie et même des antiquités. Il n’a pas perdu seulement le travail mais aussi les amis, il a perdu sa dignité et sa paix intérieure, devenant un étranger aux autres et à lui-même. Il ne lui reste qu’à errer en ville parce qu’il n’a rien et parce qu’il n’est personne : « Alors pour ne pas penser à cela, l’après-midi, je sors dans la rue et je commence à marcher au hasard, marcher, marcher, au soleil ou sous la pluie et je me sens un étranger, comme si j’arrivais juste par le train et que je ne connaissais personne dans la ville, personne. » (LR 232) Il est accablé par sa condition, le mutisme et le froid pèsent sur sa femme et ses enfants. Le danger qu’il court et son horizon bouché le font penser à l’avenir incertain de ses enfants et lui rappellent les vers d’une chanson portugaise qui donne, d’ailleurs, le titre de la nouvelle : « O ladrao ! ladrao !/Que vida e tua ? » (LR 234) III. Marginalité spatiale La marginalité a été d’abord spatiale, faisant référence à ce qui est en dehors du centre, du cadre, en dehors des limites. Il faut souligner dans ce

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