AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marginalité et silence dans La ronde et autres faits divers de J.M.G. Le Clézio _____________________________________________________________ 177 matin » (LR 109) et du silence triste dans le présent : « maintenant, elle était d’un blanc gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave. » (LR 121). Gérard ne retrouve plus le jardin paradisiaque d’autrefois, ni sa liberté, ni le silence de bien-être. C’était un silence chargé de magie et de mystère. Maintenant, il se rend compte qu’il ne peut plus revivre le passé, devenant étranger à lui-même. « C’était un mutisme pesant, difficile qui m’étreignait le cœur et la gorge, et me donnait envie de fuir. » (LR 124) Villa Aurore allait disparaître pour cause d’utilité publique et le silence qui l’enserrait la faisait mourir. Dans la nouvelle Orlamonde, le personnage féminin, la jeune fille Annah a cherché le refuge dans un vieux théâtre abandonné, un endroit situé en haut d’une falaise. Cette adolescente a abandonné l’école et a fui la maison après la rupture de son identité primaire par la perte du père et l’absence d’une mère qui est mourante dans un hôpital. Qu’est-ce qu’elle cherche dans cet endroit ? Elle veut avoir un lieu à elle, « C’est à elle ici, à personne d’autre » (LR 246) précise le narrateur. Dès les premières lignes du texte, on apprend que c’est l’endroit qu’elle aime le mieux au monde et l’écrivain de continuer : « elle l’aime parce que c’est le lieu du monde où elle voit le mieux la mer et le ciel, rien d’autre que la mer et le ciel, comme si la terre et les hommes avaient cessé d’exister. Elle l’a choisi parce que c’est tout à fait isolé, si haut, si secret que personne ne pourrait la trouver là. » (LR 239).Répété maintes fois, ce syntagme trahit le désir d’évasion du personnage et son penchant à la rêverie. Cet endroit est en même temps un lieu du silence, de réconfort et de contemplation. En effet, c’est un lieu mystérieux et sauvage qu’elle a apprivoisé et humanisé jour après jour. Mais le silence de la nature s’oppose au mutisme d’Annah qui ne parle à personne, excepté son ami Pierre qui lui a juré de ne pas dévoiler le secret de sa cachette. L’absence de paroles veut dire dans son cas repli sur soi-même et isolement. Annah vit dans une solitude tragique qui fait peur : Elle sait qu’elle est seule. Personne d’autre n’est avec elle, et c’est comme si elle attendait la mort. Avant, elle croyait que ça n’était pas difficile d’attendre la mort. Il suffisait d’être indifférente, dure comme un caillou, et la peur ne pouvait pas entrer. Mais aujourd’hui, seule dans sa cachette, elle tremble de tout son corps. Si au moins Pierre était là. Peut-être qu’elle aurait plus de courage. (LR 242) La venue des ouvriers du bâtiment pour démolir cette bâtisse lui fait mal. Elle refuse de quitter l’endroit parce que, dès lors, son passé de même que sa protection seront détruits. Le bruit affreux des détonations, le fracas des murs qui s’effondrent, les planchers qui se défoncent éveillent la peur et la haine de l’héroïne envers ces gens qui rompent le silence de la nature et détruisent son monde. « Ils vont tout détruire peut-être, toute la terre, les rochers, les montagnes et puis enfouir la mer et le ciel sous les décombres et la poussière » (LR 247). Obligée de quitter l’endroit et attendue par la police, Annah se propose de se taire et de garder le secret du choix de son monde à elle. Dans la nouvelle L’échappé, le haut de l’espace devient aussi un lieu choisi, un abri de protection pour le jeune algérien Tayar qui se sauve de la prison. Il cherche la haute montagne qui lui rappelle l’enfance heureuse et la liberté dans les monts du Chélia, en Algérie, lorsqu’il gardait les chèvres et les

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