AGAPES FRANCOPHONES 2017
Roxana MAXIMILEAN Université Babeş-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie _____________________________________________________________ 182 (Goulet 2006, 9), auteur « entré dans le panthéon des écrivains sur lesquels se penche l’université » (Narjoux, Durrenmatt 2011, 7). Sylvie Germain fait preuve d’une culture immense, observable dans les nombreuses références aux musiciens comme Bach ou Haydn, aux peintres comme Vermeer ou Chagall, aux philosophes comme Emanuel Levinas ou Simone Weil. « Or, Sylvie Germain se dit habitée, faite de la chair des autres ». Elle soutient que « nos têtes sont pleines de filiations, de généalogie, d’âmes errantes, nos doubles, nos revenants, nos amours mortes, nos manques, ce qui fait de nous des hommes et des femmes livres » (Garfitt 2003, 76). De même écrivons-nous toujours de seconde main, en écho, en réponse et réaction à ce que d’autres ont déjà dit, déjà écrit avant nous, et disent, écrivent sans cesse autour de nous. Ainsi interpellés, emportés, bousculés, imprégnés par l’immense rumeur du monde, nous ne pouvons en saisir que des fragments et ne savons qu’en accomplir des transcriptions. Nous n’inventons rien, nous glanons, transformons, translittérons – parler, penser, écrire résultent d’un constant travail de recyclage. (Armel 2013) Un poète cher à Sylvie Germain est Paul Celan qu’elle cite dans plusieurs de ses livres, parmi lesquels Les échos du silence, Le monde sans vous ou Magnus . Paul Celan, le poète de l’Holocauste, est considéré comme le plus grand poète juif de langue allemande. Un poète hanté par le drame imposé à son peuple, « un porteur de fardeau et de la douleur sans nom, sans mots, sans images » qui écrit « une poésie en contre-parole, pour décrire l’indicible » (Gedeon 2013) Paul Celan est né en 1920, à Cernăuţi, à cette époque-là territoire roumain, aujourd’hui partie de l’Ukraine, dans une famille juive qui parlait l’allemand à la maison. En 1942, ses parents sont déportés dans un camp d’internement : son père meurt du typhus et sa mère est abattue d’une balle dans le dos. Celan aussi est envoyé dans un camp de travail en Moldavie, mais il est libéré par les Russes en 1944. Il habite à Bucarest jusqu’en 1947, période au cours de laquelle il fréquente le groupe des surréalistes roumains, se lie d’amitié avec Nina Casian, Petre Solomon, Alfred-Margul Sperber et Alexandru Philippide. Il publie ses premières poésies en roumain, parmi lesquelles la version roumaine de la célèbre Fugue de mort (le 2 mai 1947 dans la revue Le Contemporain ) (Solomon 1987). Il part pour Vienne, puis pour Paris où il occupe la fonction de traducteur et de lecteur d’allemand. Il épouse Gisèle Lestrange qui reste à côté de lui jusqu’à sa mort. Les accusations de plagiat soutenues contre lui par la veuve d’Yvan Goll, Claire Goll, participent à l’aggravation de son état mental. Après plusieurs périodes passées dans un hôpital psychiatrique, Celan se jette dans la Seine, probablement du pont Mirabeau en 1970. La perte de ses parents ainsi que sa propre expérience dans le camp de travail le poursuivront toute sa vie. Même s’il maîtrise parfaitement le roumain et le français, il choisit d’écrire ses poèmes en allemand, la langue du bourreau (la langue que sa mère utilisait à la maison), afin de créer « une contre- langue », une dénonciation de l’allemand. Il veut faire de la lumière derrière lui, donner la parole à « toutes les voix qu’on a voulu faire taire, réduire à néant » 1 Ainsi, sa poésie, marquée par la Shoah, est considérée comme hermétique ; ses 1 Émission Les nuits de France culture par Philippe Garbit, invitée : Sylvie Germain, le 6 mai 2012.
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