AGAPES FRANCOPHONES 2017
Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 183 vers sont fracturés, cryptés, monosyllabiques. Son œuvre contredit la célèbre formule du philosophe Theodor Adorno selon lequel : « Écrire de la poésie après Auschwitz est barbare ». La préférence de Sylvie Germain pour un poète juif, victime du nazisme, n’est pas surprenante. Maintes fois elle se déclare « frappée par la disparition d’un peuple » même si elle n’est pas d’origines juives. Quant à Paul Celan, il est« un des poètes qui [la] touche le plus ». Née en 1954, les guerres l’ont épargnée, cependant elle souffre les agonies des victimes de conflits, de perversités et elle entend assumer la culpabilité de chrétiens qui ont laissé faire l’innommable vis-à-vis de l’Holocauste des Juifs, elle se sent investie d’un devoir de mémoire auprès de ses contemporains. (Garfitt 2003, 77) Ainsi, elle se fait la porte-parole des malheureux, de ceux qui vivent dans un monde d’où Dieu s’est retiré, laissant derrière lui un silence accablant. Les personnages germaniens traversent une « nuit symbolique » (Goulet 2006, 9) et cherchent une solution, une réponse, une issue, une lumière. Dans Magnus , le roman visé par notre analyse, le personnage principal trébuche dans la nuit du nazisme, de l’amnésie et du mutisme, essayant de trouver sa propre identité. Paru en 2005 chez Gallimard, le roman a connu un grand succès, remportant le Prix Goncourt des lycéens . L’histoire se concentre sur la vie d’un garçon orphelin Franz-Georg qui, traumatisé par la mort de sa mère dans les ruines de Berlin en 1945, devient amnésique et mutique. Il est adopté par la famille du docteur Clemens Dukental qui exerçait des responsabilités dans un camp de concentration nazi et dont la femme adhérait aussi au projet de Hitler. La famille est obligée de fuir choisissant comme lieu de sauvetage l’Amérique du Sud. Le père part le premier mais, quelques mois après, la famille reçoit la nouvelle de son suicide. Théa Dukental abandonne alors l’enfant et l’envoie vivre chez sa famille à Londres. Franz-Georg change de nom. Il choisit de s’appeler Adam, puis Magnus, le nom de son ours en peluche, la seule réminiscence de sa première existence. Magnus voyagera à travers le monde et connaîtra plusieurs relations amoureuses tout en cherchant sa vraie identité. En Autriche, il rencontre par hasard son père adoptif Clemens Dukental, déclaré criminel de guerre qui n’était pas mort et qui essaie de tuer Magnus, à l’aide de son fils adultérin qu’il eut jadis. Dans l’accident planifié par le nazi vont mourir non seulement Clemens et son fils, mais aussi la fiancée de Magnus. À la fin du roman, la rencontre avec un prêtre, le frère Jean, aidera Magnus à trouver la paix intérieure tout en acceptant son passé inaccessible. Sylvie Germain choisit d’insérer à l’intérieur du roman, le poème le plus connu, certainement, de Paul Celan, Fugue de mort, paru en 1952, dans le volume Pavot et Mémoire et appelé par la critique la Guernica de la littérature européenne de l’après-guerre (Felstiner 1995, 34). Le poème paraît pour la première fois en roumain dans la revue « Contemporanul » (Le Contemporain) en 1947, imprimé par Petre Solomon – très bon ami de Celan – qui mentionne dans une note que le poème est basé sur l’évocation d’un fait réel. À Lublin, en Pologne mais aussi dans d’autres camps nazis, un groupe de condamnés était obligé de chanter des chansons nostalgiques, pendant que d’autres creusaient des tombeaux (Felstiner 1995, 30). Dans une première partie de notre étude, nous allons nous concentrer
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