AGAPES FRANCOPHONES 2017

Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 185 nazies de sa sœur et de son mari, le docteur Clemens Dukental, raison qui les a définitivement éloignés. Le poème celanien vient donc souligner la blessure saignante d’un régime absurde qui « recelait en fait de mensonges, de délire et de brutalité » (M 59), laissant derrière lui « un immense cimetière, invisible mais palpable, car suiffeux à outrance » (M 61). « Dans le ciel effondré du Reich » ne reste qu’un « dais de chairs brûlées et des larmes inconsolées, irrémédiablement inconsolables ». Ce sont précisément ces larmes « irrémédiablement inconsolables » qui ont abreuvé la poésie de Paul Celan. La voix du poète croise celle de la romancière orchestrant une dimension polyphonique. Comme l’affirme Gérard Genette, « l’intertextualité est une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes [...] la présence effective d’un texte dans l’autre. » (Wagner 2006) Sylvie Germain donne la parole à ce poète cher qui l’a profondément touchée car chaque auteur « porte en lui ses lectures antérieures, sa culture et celles-ci imprègnent son œuvre » (Germain 2004, 39). L’affirmation de Julia Kristeva selon laquelle « tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Stolz 2002) vient soutenir notre idée. Sylvie Germain confesse à plusieurs occasions sa préférence pour l’enjeu intertextuel dont elle se sert non seulement dans un but stylistique, mais aussi pour renforcer le sens de son écriture et rendre hommage aux personnalités culturelles qu’elle chérit. Pourquoi je cite ? Mais par plaisir ! Parce que je trouve, ici ou là, des phrases, des vers, écrits par des romanciers et des poètes, qui me semblent si bien exprimer, si justement et magnifiquement parfois ce que je cherche à dire. Alors, je m’efface un peu derrière eux, pour les faire place, honneur. Cela ne me prive pas de parole, au contraire, ma parole reprend ensuite appui et élan sur celle des autres que j’admire. (Armel 2013) Elle s’efface donc derrière Paul Celan, sans se priver de parole ; au contraire, elle reprend son élan. Elle ne se borne pas à un exercice de réécriture puisque l’intertextualité n’a pas pour unique but l’ornement textuel mais elle « fonctionne aussi comme porteuse de message figuré qui enrichit le sens du contenu en élargissant la dimension poétique » (Guzel 2015). Le silence de la divinité Le roman Magnus a été décrit par la critique comme « silensophone », faisant référence au silence de la divinité face à l’Holocauste, mais aussi aux silences accablants vis-à-vis des criminels de guerre et à la position parfois ambiguë des institutions religieuses. Le silence de Dieu est un thème récurrent dans l’œuvre germanienne, plus concrètement le sujet principal d’un recueil des méditations, Les échos du silence . L’écrivain semble construire sa création autour de la célèbre question d’Ivan Karamazov de Dostoiesvki : Pourquoi Dieu permet-il que les innocents souffrent ? Face aux malheurs du monde, Dieu semble absent, laissant derrière lui une nuit terrifiante. Mais aussi attentivement que l’on scrute ces traces noircies de sang, des larmes, on n’y décèle ni regard, ni voix de Dieu, nul reflet de sa face qui se serait inclinée vers les hommes en détresse, leurs enfants suppliciés, pour répondre à leurs cris, leurs appels, à leur attente illimitée et demeurée vacante. (Germain 2006, 15)

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