AGAPES FRANCOPHONES 2017

Roxana MAXIMILEAN Université Babeş-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie _____________________________________________________________ 186 À travers l’histoire émouvante de Magnus , Sylvie Germain dessine le destin des milliers de victimes du nazisme et cherche une réponse au silence de la divinité en se posant toujours la même question : « Pourquoi ce Dieu tout-puissant, infaillible et infiniment clairvoyant a-t-il permis que tant des crimes se perpétuent et que périssent tant d’innocents dans la désolation la plus extrême ? » (Germain 2006, 24) Quant à Paul Celan, sa démarche est une lutte contre le silence qui a enveloppé la plaie purulente de l’Holocauste. Le titre d’un recueil des poèmes fait référence directe au silence : Grille de parole . Il écrit pour « laisser de la lumière derrière lui » 3 car, après le deuil, la perte et la souffrance, la langue est la seule qui lui reste. Il doit traverser « un mutisme effroyable » (Traverso 1997) et « les milles ténèbres d’un discours meurtrier » pour « atteindre la vérité d’une histoire en ruines, d’en saisir les fragments, d’en restituer une image ». Sa poésie se nourrit précisément de la souffrance, les mots acquérant un nouveau sens car elle porte les cicatrices du temps, de la violence de l’abîme. La critique mentionne aussi « le silence du sens » (Hanus, Nazarova 2013, 150), faisant référence au premier contact du lecteur avec la poésie celanienne quand « Le sens lui échappe. Le sens est silence. Le sens se dérobe » (Hanus, Nazarova 2013, 150). L’absence de Dieu face aux souffrances des siens vole sa foi. Même s’il manifeste une certaine nostalgie relative à la tradition juive, il ne la pratique pas. Il fait référence à certains souvenirs de son enfance, comme la bougie qui brûlait le jour de shabbat, pourtant il n’est pas un juif de l’Est car il est né et a été éduqué dans un milieu multiculturel. Son rapport au judaïsme a été caractérisé comme une forme d’athéisme religieux, « une figure paradoxale de l’esprit qui semble chercher, avec l’énergie du désespoir, le point de convergence messianique entre le sacré et le profane» (Traverso 1997). Les atrocités vécues contredisent, d’après lui, l’existence d’une justice et d’un salut divins. « Après Auschwitz on ne peut plus croire en Dieu sinon sous la forme d’un Dieu ennemi des hommes, exigeant d’eux un holocauste » (Traverso 1997). Plusieurs poèmes celaniens renforcent cette idée. Par exemple, dans le poème Une chanson dans le désert , paru dans le volume Pavot et mémoire, on retrouve ce vers : « Car les anges sont morts et aveugle le Seigneur» (Celan 1987, 11). Dans Tenebrae , nous observons un bouleversement du normal : « Prie, Seigneur, adresse nous ta prière/nous sommes tout près » (Celan 2015, 179). C’est Dieu qui doit prier les hommes. « Déjà happés, Seigneur, cramponnés l’un en l’autre comme si le corps de chacun d’entre nous était ton corps, Seigneur ». Les hommes dans les chambres à gaz. Dans La rose de personne , ce thème est repris par des mots tout aussi implacables : « Ils creusaient, creusaient, ainsi/passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu/qui – entendaient-ils – voulait tout ça,/qui – entendaient-ils – savait tout ça » (Celan 1963, 13). Dans Psaume le poète fait référence à Dieu comme une figure de l’absence, « Personne » : « Pour l’amour de toi nous voulons/fleurir./Contre/toi. Un Rien,/nous étions, sommes, nous/resterons, en fleur :/la Rose de rien, de/personne ». Sylvie Germain commente ce poème dans son livre Les Échos du silence , faisant référence au silence de la divinité : 3 Émission Les nuits de France culture par Philippe Garbit, invitée : Sylvie Germain, le 6 mai 2012.

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