AGAPES FRANCOPHONES 2017

Propagandistes involontaires : voyageurs français aux « pays des travailleurs » _____________________________________________________________ 191 suffisamment marqué pour publier un récit ému après son retour. Etant donné que le récit de voyage est, en principe, basé sur la réalité (Gannier 2001), le voyageur fait attention à ne pas mentir. Il décrit donc tout ce qu’il a vu, qu’il a pensé. Lorsqu’on parle des voyages vers des régimes totalitaires, il faut mentionner les nouveaux participants qui entrent en jeu. Il y a d’abord un organisateur qui doit préparer le voyage, trouver un logement, s’occuper de la nourriture et établir le programme. Ensuite, il y un guide qui est là officiellement pour accompagner le voyageur, pour lui donner des explications et aussi pour traduire, car en général le voyageur ne comprend pas la langue du pays 6 . En réalité, son rôle est justement le contraire : il est là pour surveiller le voyageur et pour l’empêcher de voir ce qu’on ne veut pas lui montrer. Il ne laisse pas le voyageur seul, il l’empêche de découvrir le pays tel qu’il est en réalité. En somme, il répond de la réussite de la part du pays d’accueil. S’il arrive à ne pas dévoiler la scène, la mission est accomplie. Les habitants d’un pays constituent une partie importante de l’image. Pour convaincre le voyageur, les organisateurs chargent certains personnages qui servent de décor au voyage 7 . Enfin, il y a évidemment le voyageur qui n’est qu’un participant passif du jeu. Il n’a qu’à subir le voyage. Ainsi, il devient un instrument de l’organisateur du voyage. Il n’a plus aucune liberté de décision, il n’est plus au centre du voyage. En ce qui concerne les éléments du voyage, on y trouve toujours un plan établi (Gide 1989, 23) par une agence de voyage comme l’ Intourist en U.R.S.S. Le programme ainsi que les rôles des participants sont précisés à la base de ce plan. Il définit ce que le voyageur peut voir, avec qui il peut parler. L’organisateur doit faire des efforts pour que tout se passe selon le plan prévu, qu’aucune erreur ne se produise, sinon, le voyage est voué à l’échec. Pour fasciner les voyageurs, le pays d’accueil monte une véritable pièce de théâtre (Gide 1989, 23-30) dont le décor est une partie du pays en question et dont les acteurs sont les habitants. Pour cette pièce, on construit des usines et des kolkhozes modèles où la production dépasse la moyenne, et les conditions de travail sont plus que satisfaisantes, les travailleurs sont plus contents qu’on puisse l’imaginer. Un exemple d’André Gide lorsqu’il visite un kolkhoze modèle à Soukhoumi 8 illustre bien cette tentative : On l’appelle « le millionnaire ». Tout y respire la félicité. Ce kolkhoze s’étend sur un très vaste espace. Le climat aidant, la végétation y est luxuriante. Ce kolkhoze a pu réaliser, l’an dernier, des bénéfices extraordinaires, […] il n’y a plus en U.R.S.S. l’exploitation d’un grand nombre pour le profit de quelques- uns. (Gide 2008) On construit des crèches, des écoles maternelles, des écoles modèles où le travail des professeurs est excellent et où les enfants semblent plus joyeux qu’en Europe occidentale. Tout le monde sourit, on est tous contents : 6 Un autre avantage de la part de l’organisateur : comme le voyageur ne parle pas la langue du pays d’accueil, ainsi ne dispose aucune manière de vérifier ce qu’on lui dit, rien n’assure que sa question a été posée et qu’il a eu la même réponse que son interprète lui communique. 7 L’idée de décor est basée sur le schéma présenté par Akos Szilagyi (Gide 1989). 8 Gide utilise dans le texte la forme russe du nom de la ville, Soukhoum .

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