AGAPES FRANCOPHONES 2017

MIHÁLYI Dorottya Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 192 Et cette visite inopinée dans ce campement d’enfants, près de Borjom, tout modeste, humble presque, mais où les enfants, rayonnants de bonheur, de santé, semblaient vouloir m’offrir leur joie. Que raconter ? Les mots sont impuissants à se saisir d’une émotion si profonde et si simple... (Gide 2008) Pour convaincre le lecteur, Gide décrit une autre rencontre avec les enfants : Ce que l’on vous montre le plus volontiers, ce sont les plus belles réussites; il va sans dire et cela est tout naturel ; mais il nous est arrivé maintes fois, d’entrer à l’improviste dans des écoles de village, des jardins d’enfants, des clubs, que l’on ne songeait point à nous montrer et qui sans doute ne se distinguaient en rien de beaucoup d’autres. Et ce sont ceux que j’ai le plus admirés, précisément parce que rien n’y était préparé pour la montre. Les enfants, dans tous les campements de pionniers que j’ai vus, sont beaux, bien nourris (cinq repas par jour), bien soignés, choyés même, joyeux. Leur regard est clair, confiant; leurs rires sont sans malignité, sans malice; on pourrait, en tant qu’étranger, leur paraître un peu ridicule : pas un instant je n’ai surpris, chez aucun d’eux, la moindre trace de moquerie. (Gide 2008) Même si Gide affirme qu’il s’agissait d’une visite imprévue, nous pouvons dire que cela était aussi bien prévu que les autres. Toutes ces rencontres, toutes ces visites ont été organisées pour tromper le voyageur (et, à travers lui, le lecteur). Nous pouvons constater que le voyage n’est qu’un jeu que l’organisateur fait jouer au voyageur (Gide 1989). Un jeu qui commence dès le début du voyage, lorsque le voyageur prend le train : l’organisateur, prétextant la longueur du voyage, offre des billets de première classe dans des compartiments isolés de ceux des voyageurs moyens. Gide décrit un déplacement en train : Au nom de l’Union des Ecrivains Soviétiques, Michel Koltzov, avait mis à notre disposition un très confortable wagon spécial. Nous y étions inespérément bien installés tous les six […] En plus de nos compartiments à couchettes, nous disposions d’un salon où l’on nous servait nos repas. On ne peut mieux. Mais ce qui ne nous plaisait guère, c’était de ne pouvoir communiquer avec le reste du train. (Gide 2008) Pourquoi sont-ils isolés ? Sans doute, ce n’est pas uniquement pour que l’organisateur puisse garantir le confort absolu. Plutôt parce qu’il veut éviter des rencontres inattendues, non-préparées. C’est aussi pourquoi l’organisateur propose une voiture (avec un chauffeur évidemment) pour se déplacer en ville ou c’est pourquoi, plus tard, dans les années 1960, que Jules Roy a la possibilité de voyager en avion 9 . Voilà le premier effort évident pour cacher la vérité, et on n’est qu’au début du voyage. Même si cet isolement est désagréable pour le voyageur, car il est ainsi privé de la possibilité de rencontrer le « peuple des travailleurs », c’est le meilleur moyen de la part de l’organisateur pour éviter la 9 Il faut souligner qu’à l’époque il n’est pas évident – surtout aux pays communistes – de disposer d’une voiture. Jules Roy explique qu’en Chine les taxis ne sont pas des voitures mais des chariots. En Russie soit on va à pied, soit on prend le tram. La voiture est un privilège.

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