AGAPES FRANCOPHONES 2017
Propagandistes involontaires : voyageurs français aux « pays des travailleurs » _____________________________________________________________ 193 confrontation avec la réalité 10 . Après le long voyage 11 , le voyageur arrive, il occupe sa chambre d’hôtel propre, suffisamment équipée, avec un personnel gentil, prêt à tout pour garantir le confort de l’invité. Les voyageurs occidentaux influents sont logés dans les hôtels de luxe qui ressemblent à ceux de chez eux. Cela est illustré par Gide : « L’hôtel de Sotchi est des plus plaisants; ses jardins sont fort beaux; sa plage est des plus agréables, mais aussitôt les baigneurs voudraient nous faire avouer que nous n’avons rien de comparable en France. » (Gide 2008, 22) Ce qui est encore plus important, après avoir occupé sa chambre, le voyageur rencontre son guide 12 . Si le voyageur a rencontré son guide, le programme peut commencer. Ce programme doit remplir toute la journée, pour que le voyageur n’ait pas de temps libre. Jules Roy se plaint de ce programme rempli : «Tel que je l’avais établi avec l’accord de l’ambassade de Chine, mon emploi du temps allait être trop chargé. On l’alourdit encore de mille visites inutiles. Pour y échapper, une seule excuse comptait : me plaindre de ma fatigue. » (Roy 1965, 36) Il faut absolument éviter qu’il se promène tout seul en ville. Dans le plan, on trouve toujours le même programme (obligatoire), comme le visite des établissements modèles : usines, crèches et école maternelle modèle, école modèle, camps d’enfant modèle, quelquefois des musées d’histoire de la révolution de 1917 ou de 1949 si on est en Chine. Dans ces établissements modèles on voit d’abord une exposition. Nous pouvons dire exposition car, même si on y trouve des gens qui travaillent, qui étudient, qui s’amusent, ils ne vivent pas une vie réelle, ils sont seulement exposés pour illustrer l’idée communiste, les objectifs du système. Puis, on a la possibilité de discuter, dans la plupart des cas, avec le directeur, plus rarement avec les travailleurs ou élèves qui sont, bien entendu, sélectionnés en avance. Evidemment, le voyageur ne s’en rend pas compte, il est persuadé qu’il parle avec des gens de tous les jours. Lorsqu’on discute avec les dirigeants, on ne peut apprendre que des chiffres et des statistiques positives 13 et les efforts que l’établissement fait pour le bien-être de ses employés. Par les rencontres on peut aussi apprendre que les deux pays se développent rapidement. La production des usines augmente sans cesse, le nombre des illettrés diminue. Voici un exemple d’une discussion entre Henri Barbusse et un directeur : 20.000 ouvriers en Crimée, m’a assuré un directeur d’entreprise. De toute façon, dans cinq ans, le nombre des ouvriers aura augmenté de 69 et le capital de base des exploitations de 163 Sous le tsarisme, l’industrie privée qui sévissait exclusivement en Crimée, conduisait par le licou de 2 à 3.000 ouvriers au plus. La participation des exploitations privées dans l’ensemble, était en 1927, de 24. Elle sera en 1932, de 12 et sera totalement annulée en ce qui concerne la grande industrie. […] En 1927, les industries chimiques 10 Il arrive quand même que le voyageur doive prendre le tram ou il peut facilement se trouver face à la réalité. Dans ce cas-là le guide détourne l’attention en accentuant le caractère égalitaire du peuple où leur renoncement à tout confort. 11 Malgré le développement technique le voyage dure plusieurs jours grâce à la distance, aux correspondances et au contrôle douanier. 12 Il arrive quelques fois que la rencontre se fait avant l’arrivée, dans le train par exemple. 13 Barbusse par exemple y consacre un chapitre entier (1930, 177-191).
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