AGAPES FRANCOPHONES 2017

MIHÁLYI Dorottya Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 194 d’État atteignaient une production de 993.000 roubles, les tanneries d’État, 2.529.000 roubles, les conserves 3.856.000, les moulins à farine 7.358.000. Ces chiffres doivent être à peu près doublés, et, pour les conserves, triplés, en 1932 (la production de la métallurgie d’État criméenne atteindra alors 26 millions et demi) par suite de l’investissement d’un capital d’exploitation de 108 millions de roubles. (Barbusse 1930, 116) Peu importe le statut des personnes interrogées, on reçoit toujours les mêmes réponses. Apparemment on est content de son travail, de la durée du travail et du salaire. L’idéologie souligne qu’il n’y a rien à se plaindre car l’Etat fait tout pour ses habitants. Tout le monde doit se contenter de son niveau de vie car cela pourrait être pire : Tu plains ceux-ci de faire la queue durant des heures; mais eux trouvent tout naturel d’attendre. Le pain, les légumes, les fruits te paraissent mauvais; mais il n’y en a point d’autres. Ces étoffes, ces objets que l’on te présente, tu les trouves laids; mais il n’y a pas le choix. Tout point de comparaison enlevé, sinon avec un passé peu regrettable, tu te contenteras joyeusement de ce qu’on t’offre. […] Grâce à quoi, à conditions de vie égales, ou même sensiblement inférieures, l’ouvrier russe s’estime heureux, est plus heureux, beaucoup plus heureux que l’ouvrier de France. (Gide 2008, 19) L’Etat (car, évidemment, l’Etat est responsable pour tout) offre beaucoup de possibilité de divertissement : bibliothèque, cinéma, sports. Même s’il n’y a pas assez de choix dans les magasins, cela doit suffire. Les gens paraissent contents. Ils expliquent souvent qu’ils ne pourraient pas imaginer meilleur régime. Nous constatons aussi que ces gens ne parlent pas du passé, ils n’ont plus le droit de se souvenir : « Qu’il s’agît d’un homme, d’une ville, d’une rue, d’une usine ou d’un événement, on en revenait toujours à la révolution et à son histoire […] : Les arbres ne poussaient, les autobus ne roulaient, les hommes ne vivaient que depuis la libération. » (Roy 1965, 242) En lisant ces récits de voyage, nous pouvons nous poser plusieurs questions. Comment est-il possible que dans ces pays énormes personne n’est mécontent ? Que les gens n’ont pas de souci ? Que personne n’a faim, personne ne vit dans la rue ? La réponse est simple : les régimes totalitaires du vingtième siècle établissent un véritable culte du silence, du non-dit, qui marque non seulement les quotidiens mais aussi l’image montrée vers l’étranger. Ce silence domine les récits du voyage qui représentent, dans la plupart des cas, une image idéale. Pendant les voyages et, par conséquent, dans les récits, ceux qui souffrent n’ont aucune voix. La famine, le mécontentement, les inégalités du système restent cachés derrière le décor. C’est l’essentiel du voyage : faire grand bruit, montrer ce qui n’est pas vrai, la réalité doit rester muette, elle est passée sous silence. C’est ce décor que le voyageur doit dévoiler pour voir et montrer l’état des choses. Il doit, pour ainsi dire, rompre le silence, se rendre compte du non- dit, du non-présenté. Sinon, il peint une image irréelle. Parfois le voyageur se doute des chiffres ou de ce qu’il a vu, mais il n’a aucune chance d’apprendre la vérité. Si son guide sent le doute, il essaye tout de suite de détourner son attention : il commence à parler d’autre chose ou il l’emmène ailleurs. Jules Roy, qui est très sceptique à partir du début de voyage se pose plusieurs fois la

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