AGAPES FRANCOPHONES 2017
Propagandistes involontaires : voyageurs français aux « pays des travailleurs » _____________________________________________________________ 195 question sur les causes de ce silence et sur la réalité mais son guide refuse d’y répondre. Lors d’une discussion, il remarque cela à son guide : « Quand vous n’y répondez pas, je suis bien forcé de chercher pourquoi vous vous taisez. » (Roy 1965, 216) Nous pouvons constater que, même si les pays présentés semblent être idéaux, ils ne peuvent pas l’être car il est impossible de construire un système qui n’a pas de défaut. Cette image est contraire à nos expériences démocratiques. Ce que les voyageurs ont vu n’était qu’un monde fabriqué, un monde irréel ou plutôt, parallèle, car les usines, les établissements, les camps d’enfants fonctionnaient réellement sauf qu’il y en avait peu qui étaient si bien organisés, équipés, qui semblaient aussi attirants. Ces quelques établissements modèles étaient seulement construits pour être montrés aux visiteurs. En ce qui concerne les approches du voyage, il existe deux types de voyageur : le communiste aveugle, comme Henri Barbusse, qui ne doute d’aucun élément du spectacle et qui peint une image très favorable du système. C’est le cas idéal pour l’organisateur. Barbusse, dans la conclusion de son récit de voyage, souligne que personne ne lui oblige de montrer une image favorable, il présente ses propres impressions : Nous l’avons dit et nous le répétons : notre attitude concernant l’Union Soviétique ne nous est imposé par aucune obligation de principe. Si nous présentons systématiquement une image favorable de la nation nouvelle, ce n’est nullement parce qu’il est de notre devoir de le faire en raison de la valeur et de la portée que nous attachons personnellement aux conceptions sur lesquelles cette nation est bâtie. (Barbusse 1930, 247) L’autre type de voyageur est plus sceptique, il comprend que les choses vues sont loin de la réalité et il exprime aussi ses doutes dans le récit de voyage. C’est le cas de Jules Roy et d’André Gide. Ce dernier, après avoir réfléchi, écrit son Retouche à mon « Retour de l’URSS » dans lequel il précise ce qu’il avait vu, il corrige ce qu’il avait écrit plus tôt . Jules Roy, contrairement à Barbusse, accentue juste l’inverse : « Je sais seulement que, venu en Chine éperdu d’amour et d’admiration, j’en suis reparti amer et terrorisé. Est-ce ma faute si l’on ne m’a montré que des musées, des parcs fleuris, des rives et des villages balayés comme une cour de caserne pour la visite du colon. » (Roy 1965, 379) Le voyageur doute peut-être, mais il ne peut être sûr de rien 14 , le décor n’est jamais complètement dévoilé. N’importe quelle conclusion est tirée, il faut souligner que ce n’est jamais le voyageur qui veut tromper le lecteur. Lui, il décrit exactement ce qu’il avait vu. Ce qui ment, c’est le pays et le voyage. Il semble que le régime a inventé une stratégie : exposer ce qui n’est pas vrai, ainsi faire de la propagande, mais une propagande spéciale. Spéciale car l’organisateur connaît le rôle de propagandiste du voyageur, alors que celui-ci n’en est jamais conscient. Il fait de la propagande sans le savoir. Il sert la propagande dans le sens où le voyageur quittant le pays raconte, écrit et publie ce qu’il avait vu. D’après la volonté de l’organisateur l’idée d’un régime idéal une 14 Souvent les voyageurs se posent des questions sur la réalité. Même s’ils voient qu’ils sont introduits en erreur, même s’ils ont la volonté de faire une enquête pour la vérité, ils échouent car leur guide attire leur attention à autre chose ou il refuse simplement de répondre, de montrer ce qui intéresse les voyageurs.
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