AGAPES FRANCOPHONES 2017

MOLNÁR Luca Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 198 En qualifiant Les Plaisirs de l’île enchantée de « fêtes galantes et magnifiques », le titre plaçait ainsi la fête royale, non seulement sous le signe conventionnel de la dépense, de la profusion et de la montre, marques de la munificence obligée du prince, mais encore dans le courant de l’esthétique, dite galante, qui se développait depuis les années 1650 dans les milieux urbains et mondains de la capitale. (Canova-Green 2009, 40) Sur la plupart des œuvres de Watteau, ce sont donc ces festivités qui apparaissent, dont deux exemples représentatifs sont les tableaux intitulés Fêtes vénitiennes (1718-1719) et Les plaisirs du bal (1715-1717), où nous retrouvons tous les traits caractéristiques des fêtes galantes : le cadre naturel, la danse ou le milieu aristocratique. C’est donc ce sujet qui inspirera de nombreux écrivains, poètes, biographes et critiques à prendre la plume et à entamer un discours sur le peintre qui ne cesse de s’enrichir jusqu’à nos jours. Notre objectif dans cet article est de saisir le silence et le son dans l’œuvre peinte de l’artiste à travers la présence – et l’absence – du silence dans sa réception littéraire. Grâce à la popularité de Watteau, on a beaucoup écrit sur lui à différentes époques, mais, nous nous concentrerons ici plus particulièrement sur les poèmes traitant du peintre et de son œuvre. I. Le silence de Watteau dans les poèmes du XVIII e siècle C’est d’abord sur la base des poèmes écrits par deux contemporains de Watteau, l’abbé Claude-François Fraguier 2 et l’abbé de la Marre que nous chercherons à répondre à la question suivante : Est-ce que ces poètes découvrent du son dans les tableaux de fêtes galantes? Dans son poème intitulé Épitaphe de Watteau, peintre flamand 3 , l’abbé Fraguier mentionne toutes les valeurs des fêtes galantes : la nature, la galanterie, l’amour, la danse, l’imagination, ainsi que les références mythologiques y sont présents, et le ton passionné adopté par l’abbé pour parler du peintre est frappant. Il termine notamment son poème par les mots suivants : « De ma vive amitié ces Vers seront les gages, /Je les lui consacre à jamais. » (19) Mais malgré les références aux danses et aux nymphes (qui nous font penser immédiatement aux bals), Fraguier ne perçoit curieusement aucun son dans cette cavalcade. Les « rares talents » (19) de Watteau nous permettent donc de voir une image parfaite et divine, mais silencieuse. Nous retrouvons en effet les mêmes valeurs dans les deux poèmes de l’abbé de la Marre. Dans celui qui est intitulé L’A RT ET LA N ATURE REUNIS PAR W ATEAUX , lui aussi, il loue surtout le génie de Watteau, son talent de peindre la nature, la joie et les plaisirs que ses tableaux représentent : « L’Art & la Nature s’unirent/Et les Talens s’en applaudirent:/Vos avis furent goûtés, /Charmant WATEAUX, la paix fut faite, /L’Art y gagna des beautés, /La Nature en fut plus parfaite. » (25) Dans son poème allégorique intitulé L A MORT DE W ATEAUX , OU LA 2 L’abbé Claude-François Fraguier (1660-1728) était jésuite, poète en même temps qu’académicien, qui s’est consacré surtout à la littérature latine. 3 La ville natale de Watteau, Valenciennes était flamande jusqu’à huit ans avant la naissance du peintre. À cause de ses origines et de quelques traits dans ses œuvres, de nombreux écrivains d’art au XVIII e siècle considèrent Watteau comme peintre flamand. (Glorieux 2004)

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