AGAPES FRANCOPHONES 2017

Tableaux muets, poèmes parlants – silence et son dans l’œuvre et la réception poétique de Jean-Antoine Watteau _____________________________________________________________ 199 MORT DE LA P EINTURE , la Marre souligne également l’importance de la nature dans les œuvres de Watteau. La Mort et la Peinture y sont personnifiées, et la Mort demande à la Peinture de la représenter. La Peinture fait tout ce qu’elle peut, mais la Mort n’aime guère le résultat, et elle veut punir la Peinture par tuer celui qui est le plus cher pour la Peinture : Watteau. C’est un moyen pour le poète de faire référence à la mort prématurée du peintre, ainsi qu’au vide qu’il a laissé après sa disparition : Cependant la Peinture avec son cher WATEAUX Traçoit sur les desseins de la simple Nature Une Fête galante au bord d’une onde pure, Où l’Amour travesti sous un habit François, A de jeunes beautés faisoit goûter ses loix, WATEAUX exécutoit : La Peinture charmée, Conduisoit son pinceau sur la toile animée, Il achevoit... mais la Mort en couroux L’empêcha de finir, il tomba sous ses coups ; (28) Nous voyons alors que les deux poètes qui étaient contemporains à Watteau ne percevaient dans sa peinture que la beauté, l’amour, la nature parfaite – en un mot, les valeurs les plus importantes du genre des fêtes galantes. Nous remarquons aussi que ces poèmes parlent de son art en général, et leur but n’est que de louer le peintre et son talent divin. Selon ces trois poèmes, les tableaux de Watteau ne parlent donc pas, ils n’émettent aucun son, peu importe que la « toile [soit] animée » (Marre, La mort de Wateaux , 28). Nous pouvons dès lors nous demander si c’est à cause du fait qu’effectivement, les peintures ne représentent rien qui pourrait évoquer l’idée de la présence du son, ou bien à cause du fait que ces signes – s’il y en a – échappent aux poètes. C’est le retour aux tableaux qui nous fournira la réponse à cette question. En observant les figures sur les toiles de Watteau, nous nous rendons compte qu’aucune personne représentée ne semble émettre de son : nous n’y voyons en effet aucune bouche qui rit, crie, chante ou parle. Même les visages ne montrent « aucune expression » (Bartha-Kovács 91). En 1748, le comte de Caylus 4 souligne aussi ce manque d’expression des visages peints par Watteau en écrivant que « [les compositions de Watteau] n’expriment le concours d’aucune passion et sont, par conséquent, dépourvues d’une des plus piquantes parties de la peinture, je veux dire l’action. » (80) De notre point de vue, ce qui importe dans cette citation, c’est que Caylus, qui privilégie la peinture narrative, cherche inutilement l’action dans les tableaux de son ami. Est-ce que Watteau prétend représenter un moment spécifique ? Est-ce que ses peintures montrent un « moment suspendu » (Bartha-Kovács 92) ? Ses tableaux servent-ils à capter un instant éphémère ? Cette idée nous conduit à la problématique du théâtre dans les œuvres de Watteau. La commedia dell’arte n’est pas du tout étrange de l’art de Watteau. C’est par son premier maître, Claude Gillot que le peintre fait la connaissance de 4 Le comte de Caylus (1692-1765) – auteur, spécialiste des antiquités et rédacteur des vies d’artistes – était non seulement collectionneur, mais aussi l’ami de Watteau.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=