AGAPES FRANCOPHONES 2017
Tableaux muets, poèmes parlants – silence et son dans l’œuvre et la réception poétique de Jean-Antoine Watteau _____________________________________________________________ 201 ville, loin des problèmes, loin même du progrès : sur ses toiles, tout est encadré par la nature parfaite, tout le monde est jeune, amoureux et heureux. Mais la question se pose : à l’époque romantique, est-ce toujours le même univers silencieux qu’au XVIII e siècle ? Pour voir comment ce nouveau public perçoit le silence et le son dans l’art de Watteau, nous analyserons quelques poèmes romantiques. Nous devons tout de même préciser que dans plusieurs cas, ces poèmes ne se réfèrent pas directement à Watteau ‒ contrairement à ceux du XVIII e siècle d’où son nom n’est jamais absent ‒ , mais c’est surtout le sujet et le monde des fêtes galantes qui nous conduisent au peintre. Au cours du XIX e siècle, les gravures d’après Watteau deviennent accessibles à un public de plus en plus grand. Bien qu’on n’expose les collections des tableaux de fêtes galantes du Musée du Louvre qu’après 1870, quelques pièces provenant des collections privées circulent aux expositions. « Telle était [comme le souligne Erzsébet Király] la collection de Louis La Caze, dont la pièce légendaire, « Gilles » [ou Pierrot] est souvent exposée après 1846. » 5 (Király 139) Mais la toile de Watteau probablement la plus connue à cette époque-là, car elle est exposée bien avant l’ouverture de la salle La Caze, est intitulée Embarquement pour l’île de Cythère 6 . Grâce à ce tableau, le motif de l’île de Cythère, ainsi que l’amour, la nature et d’autres éléments typiques des fêtes galantes, déjà mentionnés, réapparaissent dans les ouvrages littéraires créés pendant l’époque romantique. Ce qui nous frappe lors de l’analyse des poèmes du XIX e siècle, c’est que les fêtes galantes qu’ils mettent en scène ne sont pas du tout silencieuses. Dans le poème de Victor Hugo, intitulé La fête chez Thérèse et évoquant le monde des fêtes galantes de Watteau, c’est la mélodie qui accompagne le spectacle : « À midi, le spectacle avec la mélodie/Pourquoi jouer Plautus la nuit ?/La comédie Est une belle fine, et rit mieux au grand jour. » (136) Théophile Gautier - suivant l’exemple d’une pièce de musique pour violon composée par Niccolò Paganini - fait référence lui aussi à l’univers de Watteau dans ses Variations sur le Carnaval de Venise , où le monde des fêtes galantes est réincarné par la commedia dell’arte et par la fête mélancolique. Ce sont les guitaristes et les chanteurs qui rendent la scène audible dans toutes les quatre variations : I. Dans la rue « Et les petites guitaristes, Maigres sous leurs minces tartans, Le glapissement de leurs voix tristes Aux tables des cafés chantants. » 5 « Ilyen volt Louis La Caze kollekciója, amelynek legendás darabját, a „Gilles”-t 1846-tól gyakran kiállították. » (Notre traduction) 6 L’autre titre du même tableau est Pèlerinage à l’île de Cythère , qui est antérieur à celui auquel nous nous référons dans ce travail. En ce qui concerne le tableau, il en existe deux versions dont nous évoquons ici la première, actuellement au Louvre – que le public français du XIX e siècle a plus probablement connu. La deuxième version se trouve au Schloss Charlottenburg, Berlin.
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