AGAPES FRANCOPHONES 2017
Andreea-Maria PREDA Académie Technique Militaire de Bucarest, Roumanie _____________________________________________________________ 208 D’habitude, en les emprisonnant. La prison, la geôle, la torture physique et psychique, l’isolement, voilà un registre varié de méthodes par lesquelles on pousse les limites de l’humain afin d’obtenir le précieux faux aveu. Peintre et co-fondateur du théâtre des marionnettes Ţăndărică de Bucarest, Lena Constante évoque ses douze ans d’arrêt injuste dans son livre de mémoires fort et profond. Amie de l’épouse du dirigeant communiste Lucreţiu Pătrăşcanu, Lena Constante est victime de la machination politique qui conduit à l’exécution de Pătrăşcanu en 1954. En 1950, malgré son innocence, elle est arrêtée et enquêtée pendant cinq ans avant qu’on ne l’oblige de signer des aveux fabriqués contre l’ancien ministre de la justice. « Gardée au grand secret » (Glaudès 1996, 151), l’artiste cherche à conserver entier son esprit en se repliant sur soi-même par des méthodes variées. Le rêve, le souvenir, le regard par la fenêtre malgré l’interdiction, la composition mentale des poésies, des contes de fées et d’une pièce de théâtre, les prières muettes, la fabrication de petits objets si nécessaires, voilà autant de manières de vaincre quotidiennement le silence et la solitude. Notre démarche envisage donc de présenter et d’analyser le rôle de chacun de ces moyens de s’évader spirituellement de Lena Constante. 1. Le contexte politique Entre le retournement des armes du 23 août 1944 et l’abdication du roi Michel I er le 30 décembre 1947, la Roumanie passe de la monarchie constitutionnelle à un régime totalitaire de type stalinien. Le trucage des élections du 19 novembre 1946 assurant la légitimité des communistes au pouvoir marque l’installation de la soi-disant démocratie populaire basée en réalité sur de massives campagnes d’épuration politique. C’est la période où on fait table rase dans tous les domaines pour mieux asseoir l’instauration de ce nouveau régime, sans révolte ni opposition. Cela renvoie à la manière de procéder de l’Empire Ottoman décrit par Ismail Kadaré dans le roman La Niche de la honte (1976). Le colosse moyenâgeux envisageait la dénationalisation d’un territoire soumis par un fort travail de dépersonnalisation, en effaçant la mémoire, l’identité, la culture et les mentalités de l’ancien individu pour en mettre en place un nouveau. Comment parvenir à un tel résultat dans le cas du parti communiste roumain ? En coupant les racines des personnalités politiques traditionnelles, en premier lieu et en mettant en scène des procès fabriqués de toutes pièces, dans l’intention de réduire au silence l’élite de la culture qui n’avait pas encore été détruite, en second lieu. Néanmoins, la lutte des classes, proclamée comme principe idéologique n’a pas empêché le parti-État d’exterminer non seulement ses adversaires assumés mais aussi ses alliés théoriques, ses « compagnons de route » et ses propres affidés (Rusan 2007, 24). Parmi les victimes de premier rang à l’intérieur du parti, il y a l’ancien ministre de la Justice Lucreţiu Pătrăşcanu (1944-1948). Communiste intellectuel et idéaliste, il est le promoteur des politiques staliniennes comme l’indiquent la création des tribunaux du peuple (qui organisent les premiers procès politiques), la suppression de l’ancien corps des magistrats et la subordination des juges et des procureurs aux intérêts du parti communiste. « Mais, après avoir réformé la justice, transformée en un implacable outil de la lutte des classes, après avoir élaboré les justifications juridiques de la répression, il tomba lui-même dans le
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