AGAPES FRANCOPHONES 2017

Les formes linguistiques du silence entre implicite et ineffable _____________________________________________________________ 21 sous-divise en silence constitutif , qui nous indique que pour dire il faut ne pas dire (un mot efface nécessairement les « autres » mots), et silence local , qui se réfère proprement à la censure (ce qu’il est défendu de dire dans une certaine conjoncture). Ces divisions et sous-divisions pertinentes permettent tout d’abord d’inscrire la dimension globale du silence ( silence fondateur ) comme non-dit en déjouant le piège d’une énigme de l’origine 1 pour mettre en exergue la matérialité signifiante de l’indicible qui « se montre » dans le fait même d’être en silence. De fait, la politique du silence (ou silenciement ) peut alors s’instaurer dans la dimension constitutive du non-dire où l’implicite prend toute sa place, et qui se différencie encore du silence local de l’interdit. Cette proposition n’a pas vocation à présenter un modèle d’analyse linguistique du silence, puisqu’elle envisage les formes (les aspects) du silence non pas à partir de leur description linguistique mais selon une conception anthropologique du discours. A l’issue de cet ouvrage par ailleurs très stimulant au sens où il suggère des pistes pour étudier le(s) silence(s), la difficulté reste entière : quelles procédures adopter pour l’analyse du silence ? Nous nous appuierons sur des formes linguistiques et discursives où le silence est observable dans différentes configurations qui mettent en jeu l’énonciation, du mot à la phrase, et au texte. Trois cas retiendront notre attention. (1) L’hyperbate qui présente un fonctionnement proche de l’ellipse, à la fois perte du sens, incomplétude et structure en énigme, entre syntaxe et rupture énonciative. (2) Le point de suspension ou l’espace du blanc avec les effets d’attente, de lacune et d’excès, entre ponctuation et mise en suspens du sens. (3) Les gloses de spécification du sens qui font jouer l’opacité et la polysémie. 3. Le silence au creux des mots : syntaxe et rythme L’hyperbate est une figure de construction attestée dans les états successifs de la langue, en diachronie, mais également très représentée dans les écritures de la modernité. La définition de Morier (1961, 256) servira de point de départ à notre description : Figure par laquelle on ajoute à la phrase, qui paraissait terminée, une épithète, un complément ou une proposition, expression qui surprend l’auditeur et se trouve par là même mise fortement en évidence. On dirait que l’orateur se ravise, s’aperçoit, au moment où il va terminer sa phrase, qu’il omet un point essentiel et le jette en supplément dans une forme coordonnée. Il s’agit d’une opération de manipulation de l’ordre des mots par segmentation et déplacement : « Albe le veut, et Rome » (au lieu de Albe et Rome le veulent), et simultanément, sur cette opération sur l’axe syntagmatique, vient se greffer l’autre opération sous-jacente de suppression (*Albe le veut, et Rome le veut aussi). Il y a une omission que l’axe paradigmatique des substitutions permet de restituer (*Albe (et Rome) le veut). Le rôle grammatical 1 Wittengstein, Tractatus logico-philosophicus (6.522) : « Il y a sans aucun doute un inexprimable ; il se montre [...] », cité par Pierre Hadot (2005, 25).

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