AGAPES FRANCOPHONES 2017

Andreea-Maria PREDA Académie Technique Militaire de Bucarest, Roumanie _____________________________________________________________ 210 longtemps gardé le silence le plus profond. Jusqu’à la chute du régime, et en fait, même aujourd’hui, le mystère n’a pas encore été complètement enlevé. 3. Le silence – instrument de la terreur Pendant les huit ans d’isolement total dans plusieurs prisons, Lena Constante a démontré une détermination farouche de survivre en cherchant diverses modalités de vaincre le silence des murs, la brutalité souvent muette des gardiens et la peur qui, parfois, menaçait de l’étrangler. Sa volonté se renforce avec le passage du temps, sa force intérieure s’accroît au fur et à mesure qu’elle s’adapte au milieu carcéral. Si, au début, le silence absolu qui l’entoure l’effraie, petit à petit elle le transforme en arme de protection. Comment parvient-elle à un tel résultat ? Le silence lui sert à raffiner l’un des sens; et – comme elle est myope et qu’on avait confisqué ses lunettes – l’ouïe devient son allié dans l’effort de gagner encore quelques secondes de repos ou de réflexion avant d’être de nouveau vérifiée par le gardien ou d’être appelée à l’enquête. Ce passage a lieu progressivement, chose mise en évidence par le moyen de décrire le silence. Celui-ci est perçu d’abord comme menace (« Ce silence total planait sur moi comme une menace », ES 36), puis comme source de peur (« Le silence était revenu, total, lugubre.» ES 116). L’auteure souligne par diverses épithètes certains traits du silence carcéral : sa profondeur (« Le silence de la prison est profond », ES 94), son assimilation au noir, à l’obscurité (« Il était tout aussi noir que ce silence. Aussi noir que ma peur. », ES 36), à la disparition de la vie et à la suprématie du minéral (« dans le grand silence pétrifié », ES 97). Ceux-ci contribuent à souligner par de grosses touches le désespoir et l’intense solitude de la prisonnière : « Dans le silence, dans cet espace concentrationnaire, rien que moi. » (ES 36) Elle a parfois l’impression qu’on l’a enterrée encore vivante dans un sépulcre car quelques-unes des cellules qu’elle doit occuper sont d’immenses cubes de ciment sans aucune lumière naturelle et où tout semble figé : « À peine éclairé par une faible ampoule, enveloppé d’un linceul de silence, ce réduit était sépulcral. » (ES 156) En réalité, en fonction de l’évolution de l’enquête, de la satisfaction en ce qui concerne ses réponses ou même selon des caprices, Lena change de cellule et de régime de vie. Elle doit tout supporter en silence. Naturellement, dans la prison, le bruit devrait faire partie de la vie, étant donné le grand nombre des prisonniers, la marche des gardiens, la surveillance par les judas, les allers-retours aux toilettes, c’est-à-dire les « les programmes ». Ce serait vrai dans une prison civile et, donc, pour les détenus de droit commun. Mais n’oublions pas que jusqu’à la mort de Gheorghe Gheorghiu-Dej et même après, les prisons pour les détenus politiques pratiquaient un régime de vie draconien pour étouffer dans l’œuf tout essai de résistance. Cette démarche était mise en pratique en silence, pour que le monde libre ne l’apprenne pas. Le silence est une condition sine qua non à respecter par les détenus gardés au secret. Même pendant les tortures les plus âpres ils devaient résister sans dire mot, autrement la punition se prolongeait ou redoublait. C’est le cas de Lena Constante qui, obligée de déclarer des choses qu’elle ne connaissait nullement, reçoit des punitions corporelles afin de « guérir » son oubli. Elle doit les subir en parfait silence. D’ailleurs, avant de lui appliquer de gros coups de ceinturon à la plante des pieds ou avant de claquer à coups de bâton les fesses ou les chevilles, les tortionnaires lui imposent de ne pas crier malgré la douleur fulgurante : « Il a

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