AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’évasion silencieuse de Lena Constante – vaincre le silence de la prison par la force de l’esprit _____________________________________________________________ 211 reçu l’ordre de sévir. Au moindre cri, à la moindre velléité de résistance, la punition sera doublée. » (ES 29) La visée d’un tel comportement était la dépersonnalisation du prisonnier, sa transformation en marionnette, afin de servir sans aucune opposition l’intérêt du parti. Abruti, il ne pourrait non plus dire son calvaire, après une éventuelle libération, ni même à ses proches. Paradoxalement, ce qui devait être une torture faute de ne pas pouvoir extérioriser le désespoir et la souffrance par le pleur et par le cri devient un moyen de se révolter contre ses bourreaux, donc d’accroître la volonté et la résistance spirituelle : « Il ne faut pas que je crie. Je me concentre sur cette pensée. Ne pas crier. Ne pas même gémir. Pas à cause de sa menace. Non. Pour moi. Contre eux. » (ES 29) Lena Constante prend l’orgueil de l’esprit comme base de son existence pénitentiaire, en manifestant en même temps le total mépris du corps. Le respect de l’homme dans son unicité, elle l’applique dans son cas pour réussir à survivre sans grande perte au niveau spirituel. Influencés par le milieu carcéral et par le pouvoir confié par les autorités, les bourreaux – une sorte de maîtres absolus des prisonniers politiques – ne sont pas contents de cette attitude, de cette absence de réaction qui les oblige à modérer leurs actions. Ils doivent donc réprimer pour quelque temps leur tendance habituelle de pousser la brutalité au-delà des limites de la tolérance humaine. 4. Le silence – forme de résistance spirituelle En s’adaptant aux conditions dures du pénitencier, peu à peu Lena Constante apprend à transformer le silence d’un instrument de torture en bouclier par lequel elle parvient à se protéger, non seulement du point de vue physique mais aussi spirituel. Si la faim, les privations, l’hébergement dans des lieux insalubres, le manque d’hygiène ne peuvent pas l’abâtardir, c’est grâce au silence. Celui-ci lui permet d’épargner d’énergie pour résister sans dormir pendant les longues sessions punitives et de travailler mentalement pour se construire un monde imaginaire calme et apaisant. En effet, le silence imposé par l’isolement a un résultat paradoxal : vaincre le corps par l’évasion imperceptible dans le monde de l’esprit. C’est d’ailleurs la seule fuite impossible à détecter et à arrêter. Le silence – tant redouté au début – apporte la paix intérieure si nécessaire pour rester digne, pour conserver en entier l’essence humaine. Au début, l’évasion silencieuse n’est qu’un projet : « sourde et aveugle, lointaine et insensible, j’aurais chaque jour la certitude […] d’atteindre le sommet du dénouement en déployant mes ailes d’évasion » (ES 195) ; mais elle se concrétise à la longue, ce qui contente Lena : « D’avoir enfreint les bas instincts me procure une réelle satisfaction. » (ES 205) À quoi correspond le syntagme « les bas instincts » ? À la faim presque toujours obsédante, au manque de sommeil, au mal de dents ou de ventre, instincts qui la font tous souffrir et ne plus pouvoir se concentrer sur l’affinement de son esprit. Comment « tuer le temps » pendant des jours et des jours passés en solitude ? Pour ne pas devenir folle à cause de l’inactivité, la narratrice se rend compte qu’il faut se créer des habitudes et même des manies. Alors, elle procède à une planification minutieuse de l’emploi du temps dans laquelle une place importante est dédiée à ses préoccupations culturelles et artistiques. Vu qu’elle a une mémoire prodigieuse, elle fait initialement un inventaire mental des

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