AGAPES FRANCOPHONES 2017
Andreea-Maria PREDA Académie Technique Militaire de Bucarest, Roumanie _____________________________________________________________ 212 écrivains, des concerts entendus, des pièces de théâtre auxquelles elle a assisté, des musiciens connus, des pays, des montagnes, des fruits, des légumes qu’elle range en ordre alphabétique. La première tentative de quitter l’espace étroit et malsain de la prison se passe par hasard, peu après l’arrestation. En allant aux toilettes, Lena trouve sur l’un des carrés de papier journal qui servait de papier hygiénique un fragment de poésie appartenant à Mihai Eminescu : « Au-delà des monts de cuivre, je le vois, de loin, si blanc/ Et j’entends le doux langage du grand bois aux feuilles d’argent. » (ES 28) Elle l’apprend vite, furtivement, par cœur et, pour distraire son attention, elle s’évertue de le traduire en français, ce qu’elle arrive à faire au bout de quelque temps, suffisamment pour reprendre souffle avant d’être de nouveau interrogée. C’est la réussite qui donne le ton à la lutte pour la survie. Le fait d’avoir retenu pour le reste de sa vie cette première traduction montre l’importance du moment dans l’évolution du personnage : « C’était enfin une évasion. La première. Je me rappelle encore les deux premiers vers traduits […] Et j’ai quitté pour la première fois ma cellule et j’ai pénétré dans le bois. » ( Ibid. ) Ses préoccupations artistiques d’avant l’arrestation ne pouvaient plus être négligées, celles-ci faisant partie de la personnalité de Lena. C’est pourquoi créer des fictions littéraires – même dans l’esprit – est si naturel. En plus, se concentrer sur l’invention du monde imaginaire avec le plus de détails possible l’aide à dépasser moins difficilement les souffrances, de nature physique le plus souvent. Dans les six premiers mois d’arrêt, son corps réagit au manque d’hygiène et comme prendre une douche est un luxe permis hâtivement le samedi, la peau de la prisonnière se couvre de furoncles et de boutons douloureux. Pour oublier son état corporel déplorable, Lena s’attribue le rôle de la Belle dans un roman insipide. Le sujet n’a pas trop d’importance mais elle persévère à construire avec minutie les éléments du paysage, chaque brin d’herbe, chaque décor, l’odeur du sapin, les fleurs et surtout sa maison idéale. Derrière les paupières fermées, elle a la possibilité de vivre en liberté et de se réjouir des choses simples de la vie. On accorde plus d’attention à la nature, moins d’importance aux personnages. C’est seulement sur le héros qui complète le couple qu’on se concentre, sur leur rencontre et sur les paroles tendres qu’ils prononcent. Malheureusement, les spasmes intestinaux provoqués par le peu de nourriture et par la faim permanente la ramènent dans la cellule. L’évasion spirituelle échoue à cause du corps qui lui rappelle qu’elle est encore vivante et à la merci des instincts. La prose a représenté un cachet à effet provisoire contre la faim qui la hantait la plupart du temps. La poésie reste pourtant son grand soutien. Pendant les longues années passées en solitude, sans rien de concret, de pratique à faire, elle découvre l’importance du rythme dans la création des vers. Les poètes français symbolistes qu’elle aime particulièrement la font apprendre les astuces du domaine. Même si elle ne se souvient que des fragments appartenant à Baudelaire, à Francis Jammes ou à Verlaine, cela lui suffit pour reprendre espoir de vivre et pour créer ses propres poésies. La lecture d’un traité de prosodie de Maïakovski que le gardien lui apporte un jour, en juillet 1950, contribue à améliorer ses créations de ce point de vue. En suivant les conseils qu’elle trouve dans la plaquette, Lena travaille chaque vers pour arriver à la formule la plus dense, la plus significative et à la rime « choc » (ES 63). Pour compliquer sa mission, elle traduit ses poésies du
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